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Palmarès

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Dernière révision
février 2010


Avertissement.

Même s'ils restent dans l'esprit de nos sujets, les portraits ou dossiers présentés ici peuvent être indépendants des thèmes traités dans nos pages

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Chronologie

Une chronologie a une double utilité. La première est d’offrir à chacun un moyen simple de vérifier certaines concordances et donc d’éliminer des incompatibilités. La deuxième plus subtile est d’élargir un champ de vision parfois étriquée et nombriliste de notre histoire. A titre d’exemple nous connaissons tous la date de la bataille de Marignan, mais nous ne la mettons que rarement en perspective. Si nous le faisons, l’hypnotique 1515 apparaît alors comme un piètre lot de consolation qui en nous offrant ses sempiternelles querelles de voisinage compte détourner notre regard des grands espaces offerts aux ibères par une papauté partisane. Pour avoir raté ces conquêtes des espaces nous pourrions bien par dépit avoir tenté celle des esprits et ce faisant nous aurions abandonné aux philosophes et aux intellos l’invention d’un monde qu’ils n’avaient jamais été voir de près de peur d’y voir une autre réalité.

Du Ier au XIVème siècle.
.313- Edit de Milan autorisant la liberté du culte dans l'empire romain.
.325- Concile de Nicée.
.337- Mort de l'empeureur Constantin.
.380- L'empereur Théodose fait du christianisme la religion d'état.
.726- Crise inconoclaste.
1049- Election de Leon IX initiateur de la réforme grégorienne.
1054- Schisme entre l'église d'Orient et d'Occicent.
1054- Mort de Leon IX initiateur de la réforme grégorienne.
1073- Election de Grégoire VII (réforme grégorienne)
1202- IVème croisade.
1204- Sac de Constantinople par l'armée des croisés chrétiens.

XVéme siècle
1481- Bulle papale Ætrena régis fixant la ligne de répartition des conquêtes entre l’Espagne et le Portugal.
1482- Découverte du royaume du kongo par Fernando Cao.
1492- Découverte de l’Amérique (Cuba) par Christophe Colomb.
1493- Création du système de l’Encomienda.
1494- Signature du traité de Tordesillas entre Castille/Aragon et Portugal.
1498- Découverte du Mozambique par Vasco de Gama.

XVIème siècle.
1500- Découverte du Brésil par Pedro Alvares Cabral.
1503- Création de la première Encomienda.
1508- Découverte de l’Ethiopie par Albuquerque.
1515- Bataille de Marignan
1516- Edition de l’Utopia de Thomas More.
1517- Affichage des 95 Thèses à Brandebourg.
1521- Excommunication de Luther.
1525- Zwingli fait abolir la messe à Zurich.
1529- Le traité de Saragosse complète celui de Tordesillas pour l’ Asie.
1530- Rédaction de la déclaration d’Augsbourg.
1530- Rupture de l’église d’Angleterre avec Rome.
1532- Arrivée des premiers esclaves noirs au Brésil
1535- Exécution de Thomas More.
1540- Fondation de l’ordre des jésuites.
1550- Début de la « controverse de Valladolid » .
1555- Fondation de la France Antarctique en baie de Guanabara par Villegagnon.
1558- Reddition de Villegagnon.
1558- Marie Tudor rétablit les liens avec Rome.
1559- Elisabeth Ier déclare l’église anglicane indépendante(Elisabethan Religious Settlement) .
1578- Mort du roi Sebastaio du Portugal à la bataille d’Alcacer-Quibir. Naissance du Sébastianisme.
1580- Le Portugal passe sous domination Espagnole pour 70 ans.
1582- Première application du calendrier grégorien (Grégoire XIII) en Espagne Portugal et états de la péninsile italienne. On passe directement du 4 cotobre au 15 octobre supprimant ainsi 10 jours.
1582- Passage au calendrier grégorien en France (sauf Alsace, Lorraine et Strasbourg). On passe directement du 9 décembre 1582 au 20 décembre.
1587- Arrivée des jésuites dans le région de Pará.

XVIIème siècle.
1607- Les indiens convertis sont exonérés de taxes pour 10 ans (Cédula Réal) .
1609- Les indiens doivent être aussi libres que les espagnols.
1609- Création de la première « Réduction » au Paraguay.
1610- Assassinat d'Henri IV
1612- Création de la France Equinoxale dans l'état de Maranhao au Brésil.
1685- Publication du « Code noir » sous Louis XIV.
1688- Protestation de Germantown par les Quakers qui considèrent l’esclavage contraire au christianisme.
1694- Défaite de Zumbi et fin du quilombo de Palmarès.

XVIIIème siècle.
1715- Mort de Louis XIV
1722- Fondation de la communauté Herrnhut des frères Moraves.
1750- Traité des limites (ou de Madrid) entre Espagne et Portugal pour fixer les frontières des empires.
1754- Guerre des 7 réductions (Paraguay-Argentine).
1759- Expulsion des jésuites du Brésil.
1767- Expulsion des jésuites d’Amérique du sud.
1775- Fin de l'esclavage des indiens au Brésil
1791- Fin du régime de l’Encomienda.
1794- Suppression « théorique » de l’esclavage en France.

XIXème siècle.
1802- Napoléon rétablit l’esclavage en France.
1804- Proclamation d’indépendance d’Haïti
1811- La junte militaire dirigée par Fulgacio Yegros déclare l'indépendance du Paraguay.
1822- Déclaration d’indépendance du Brésil par le roi Dom Pedro.
1848- Suppression définitive de l’esclavage en France.
1850- Suppression de la traite des esclaves au Brésil.
1878- Suppression de l’esclavage dans les colonies portugaises.
1888- Suppression de l’esclavage au Brésil.
1889- L’empire du Brésil devient une république.

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Dona Béatrice (Kimpa Vita)

Avec dona Béatrice nous suivons une des chemins de l’évolution. Le royaume du Kongo à été un grand fournisseur d’esclaves et par la même occasion un pourvoyeur des syncrétismes afro-américains. Alors que dans le nouveau monde les esclaves manipulaient le système pour conserver leur religion, sur les vielles terres africaines, les rois collaboraient avec le Dieu de leurs esclavagistes. Dona Béatrice résume à elle seule les révoltes congolaises, qui s’exprimant au travers de la religion contiennent tout naturellement les germes émancipateurs des futurs nationalismes.

En 1482 les portugais sont à la recherche du royaume de prêtre Jean. Ce royaume est supposé se situer au-delà des terres africaines annexées par les musulmans. Le conquérir permettrait de prendre les envahisseurs en sandwich, et de lancer une opération de reconquête. A la place de ce mirage, le navigateur Diego Cao va découvrir le royaume du Kongo qui s’étant alors sur l’actuel Congo, Zaïre, et Angola.

Très rapidement les portugais établissent de bons rapports avec les autochtones et réussissent à convertir le manicongo (roi) Nzinga Nkuwu ainsi qu’une partie de son entourage. (1485). Le mécontentement s’installe chez les congolais mais cela n’empêchera pas le fils de Nzinga Nkuwu, Affonso de régner trente années. Entre temps le peuple congolais qui est devenu un gros fournisseur d’esclave voit sa population affectée par ce commerce. Malgré les protestations du roi Jean III rien ne change. Guerres intestines, esclavage et épidémie de petite vérole déciment tellement la population que les trafiquants d’esclaves se plaignent de devoir voyager durant trois mois dans les terres pour « s’approvisionner ».

Comme souvent les temps difficiles sont propices à l’apparition de toute sorte de prophètes. Francisco Tavola quitte sa mission d’évangélisation et se déclare fils de Dieu. Il prêche le rejet des églises catholiques et de leurs prêtres, et demande l’expulsion des missionnaires, qui avec la traite de noirs sont les piliers du colonialisme. Tavola pourchassé disparaît sans plus jamais faire parler de lui.Un demi-siècle plus tard Mafouta Apollonia Fumaria déclare que la Vierge lui est apparue. Elle exhibe une pierre sortie d’une rivière et prétend qu’il s’agit de la tête du Christ déformée par la méchanceté des hommes.

En 1704 apparaît une prêtresse qui serait issue d’une secte fétichiste et qui prétend que Saint Antoine lui a ordonné de restaurer le royaume du Congo. En effet le roi Pedro IV pourtant légitime s’était retiré sur le mont Kimbangu à la suite d’une guerre de succession de trente ans qui l’avait épuisé.
Cette prêtresse, Dona Béatrice aussi appelée Kimpa Vita veut fonder une religion chrétienne pour les africains. Elle annonce que le Congo est la seule terre sainte, et que les pères de l’église sont noirs. Elle affirme que le Christ est né à Mbanza Kongo (Sao Salvador), elle fait bruler les fétiches mais également la croix qui est le symbole de la passion du christ. Son action se révèle finalement précurseur des nationalismes.
Elle intervient pour que Pedro IV revienne investir la capitale mais devant son atermoiement elle prend contact avec ses adversaires s’impliquant ainsi dans le jeu politique, ce qui lui vaudra des rancœurs supplémentaires qui favoriseront le jeu de ses ennemis, les missionnaires. Apportant de l’eau à leur moulin , Dona Béatrice s’était attachée un de ses adeptes et admirateurs qu’elle avait nommé Saint-Jean et qui à force d’être à ses côtés va devenir le père de l’enfant porté par la prophétesse. Elle qui se targuait d’être la Vierge à nouveau conçue du Saint Esprit doit avouer la vérité. Lâchée par le roi elle est condamnée à mort de même que son concubin et son nouveau-né.

Elle est exécutée avec son Saint-Jean le 2 juillet 1706, elle n’a que vingt-deux ans, mais le bébé est épargné. La secte des antoniens, issue du mouvement de Kimpa Vita ne disparut pas rapidement. En 1969 des catholiques Zaïrois on demandé au Vatican que soit procédé à une enquête en vue de la canonisation de dona Béatrice.

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Irénée de Lyon

Irénée, grec né à Smyrne vers l’an 130 (actuel Izmir) est considéré comme un père de l’église.Disciple de Polycarpe qui aurait été lui-même compagnon de l’apôtre Jean, il est envoyé en Gaulle vers l’an 157 ou il succèdera à Pothin, premier évêque de Lyon et de Gaulle. Irénée se fait connaître pour ses écrits anti-gnostiques particulièrement dirigés contre Ptolémée adepte de Valentin. Dans son traité connu sous le nom de « Contre les Hérésies » il mentionne l’existence de l’évangile de Judas qui sera confirmée par les découverte de Nag Hammadi. Pour Irénée les écritures font autorité absolue, mais la tradition doit lui être adjointe, et les apôtres sont les seules références en matière de transmission de la foi.

Irénée reproche aux gnostiques de ne pas accorder aux évêques l’autorité dont ils ont héritée des apôtres. En fait avec Irénée apparaît clairement l’importance pour l’église de se construire autour d’une institution ecclésiale protégée de toute tentative individuelle porteuse de diversité et donc de division. Le gnosticisme par son contenu d’une part et par la diversité de ses courants de pensées, ne pouvait répondre à cette exigence. Selon Tertullien Irénée voulut « mettre au grand jour tout le corps de cette petite bête rusée », le gnosticisme imbu de philosophie platonicienne, qui installait Dieu le Père, l’Abîme, puis comme échelons entre le Père et la création, une série d’êtres divins, d’ « éons », groupés par couples et dont l’ensemble formait le Plérôme. Valentin, porteur de ces idées n’avait pas l’exclusivité des critiques. Un certain Ptolémée qui s’éprenait d’architectures transcendantes, mais surtout un Marc qui prêchait en Asie mineure, et avait quelques disciples à Lyon. Ce Marc appliquait à la théologie de Valentin une certaine arithmétique. Avec des chiffres et des lettres il reconstituait tout le mécanisme des éons. A ce qui n’aurait pu être qu’un casse-tête, Marc ajoutait magie et charlatanisme. Prétendant pouvoir se rendre invisibles, ils pratiquaient des rites étranges libérés de toute censure morale, ne refusant rien aux plaisirs de leur chair, tant ils étaient dans la certitude de parvenir au salut.

Il est souvent fait mention du fait qu’Irénée serait intervenu auprès du pape. D’abord auprès du pape Victor pour éviter l’excommunication de l’église d’Asie qui fêtait pâques le 14 du mois de Nissan comme les juifs, au lieu du dimanche suivant. En suite auprès du pape Eleuthère pour épargner les Montanistes d’autres gnostiques. Nous sommes toujours étonnés de cette façon d’inventer l’histoire. En effet au deuxième siècle la notion de Pape au sens de l’église catholique romaine n’existait pas. Nous avons déjà vu qu’il faut attendre le IVème siècle pour que ce titre apparaisse, et encore ne s’agit-il que d’un terme que l’on pourrait apparenter à « Père » et qui était accordé aux patriarches de certaines églises. L’idée d’un pape chef de toute l’église chrétienne n’était pas conforme à l’esprit de l’église proto-orthodoxe, ceci urait représenté une sorte de successeur du Christ, ce qui était inconcevable. Il s’agit d’une construction catholique romaine qui tend à donner à Rome une légitimité supérieure aux autres églises. Quand Irénée établit une liste de Papes depuis Saint-pierre, il communique en fait la liste de patriarches.
Irénée est également célèbre pour avoir été le premier à établir une liste d’évangiles inspirés divinement, ce qui préludait à l’établissement de textes canoniques c'est-à-dire reconnus par la communauté ecclésiale. Il avait même limité le nombre des évangiles admissibles à quatre sous prétexte qu’il existait quatre régions du monde, quatre vents. (sans doute quatre points cardinaux).Irénée serait mort en martyr, mais il n’existe pas de preuve ni de témoignages à ce sujet.

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Le Royaume de prêtre Jean

Au milieu du XIIème siècle commence à circuler dans les chancelleries des rois chrétiens une lettre adressée à l’empereur Manuel Comnème de Byzance par un dénommé « Presbyter Johannes » se prétendant souverain des souverains d’un royaume qui domine les trois Indes, de l’Inde ultérieure au désert de Babylone.Presbyter Johannes, Prêtre Jean, décrit un royaume merveilleux où vivent des animaux fabuleux, en partie réels, en partie sortis du bestiaire imaginaire. Cyclopes, hommes cornus, géants, licornes, mais aussi éléphants, tigres, panthères, rivière de miel et de lait coulant dans leurs lits d’émeraude et de saphir nous parlent d’un paradis qui ne serait plus dans l’au-delà, mais là-bas.

Là-bas va devenir l’Eldorado, la terre promise, le pays de l’égalité entre les hommes. Mais comme cet ailleurs est nulle part, il pourra être n’importe où au gré des circonstances et des besoins. C’est l’Inde d’abord qui sera soupçonnée d’abriter le royaume, d’autant plus que Thomas y était enterré et que des communautés Nestoriennes avaient évangélisé jusqu’à Malabar et les frontières de la Chine. Au fur et à mesure de la pénétration des voyageurs vers l’Asie, le mythe se confronte à la réalité. Prêtre jean est l’arlésienne, alors le rêve de se liguer avec son royaume pour prendre les musulmans en étau prend du plomb dans l’aile. C’est la Chine qui mettra un terme aux illusions. Trop cultivée pour être influencée, trop immense pour être envahie, il ne restera plus qu’à commercer avec elle.
Si le pragmatisme économique fait des marchands heureux, il n’en est pas encore à dicter toutes les lois. Il faut toujours en passer par les illusions de grandeurs, les rêves de conquêtes, la gloire du christ pour dissimuler la convoitise et de l’avidité, deux grands pourvoyeurs de chair à canon.

Le royaume du prêtre Jean n’est pas en Inde, ni ailleurs en Asie, alors il sera dans cette en Afrique où la légende est prête à l’accueillir. Le mythe se met en place. Le Nil qui charrie tant de merveilles sort de nulle part. Nulle part n’est-ce pas justement l’endroit où devrait se situer le royaume. A partir de 1494 les conquêtes portugaises en Afrique vont être motivées, ou du moins prendre prétexte de cette quête. A cette date le traité de Tordesillas partage le monde entre les espagnols qui obtiennent toute l’Amérique, à l’exception du Brésil accordé aux portugais avec l’Afrique. En 1482 déjà la recherche du paradis perdu avait abouti à la découverte du royaume du Kongo (les deux Congo plus l’Angola), en 1498 Vasco de Gama découvre le Mozambique, et Albuquerque l’Ethiopie en 1508.L’Ethiopie justement, voilà un prétendant sérieux au titre. Le pays se situe au-delà des sources du Nil, et de plus il est en grande partie chrétien, copte, monophysite, mais chrétien. Certes il n’a rien d’un pays de cocagne, mais il pourra faire l’affaire. En plus il serait temps d’accepter l’idée que le prêtre Jean n’est pas un personnage, mais un titre, et l’Ethiopie là aussi convient.
Désormais l’entreprise coloniale est en marche. L’époque se fait généreuse aux médiocres convaincus que le seul critère de leur race en fait des seigneurs.Le paradis du prêtre Jean n’est plus utile et l’appât du gain se suffit à lui-même. Mais le pays est bénit et royaume de Jean ou non, l’Ethiopie un jour verra un nouveau mirage se lever pour que dans un autre là-bas des hommes des iles réveillent leur rêve d’un éternel retour.

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Utopies et Dystopies
(Nouvelle révision complète, juin 2009)

I - Définitions.

Utopie : Société idéale et généralement imaginaire, dont l’objectif est de parvenir à un bonheur parfait et égal pour tous les membres de la communauté. Par mésusage le mot est devenu synonyme de chimère, illusion.

Dystopie : Nom donné aux contre-utopies. Société généralement imaginaire, mais pouvant approcher la réalité jusqu’à s’y confondre, dans laquelle une élite minoritaire s’arroge tous les droits, avantages et privilèges, au dépend d’une majorité totalement asservie. L’utopie est une société du qui dogmatise le bonheur, la dystopie dogmatise le pouvoir

II - Les réductions des jésuites.

Lorsqu’ils débarquèrent en Amérique du sud en 1549, les jésuites tout comme les autres ordres déjà présents furent révoltés par le sort réservé aux autochtones. Mais ils durent attendre 1609 pour pouvoir organiser dans les possessions espagnoles et sur des bases juridiques nouvelles, des îlots protecteurs destinés à protéger les indiens des abus de la colonisation, mais aussi à favoriser leur évangélisation. Ces cités isolées appelées «réductions» plus connues sous le nom de «Missions» seront organisées selon une structure sociale avant-gardiste que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de socialo-communiste, mais qui en l’absence de ce type de référence sera dans le contexte de l’époque assimilée par défaut à la société égalitaire et idéale décrite peu de temps au paravent par Thomas More dans son Utopia.

S’il est avéré que Vasco de Quiroga avec ses Hôpitaux-pueblos du Mexique s’est bien inspiré de More dans ses projets, il semble que les missions jésuites suivaient une démarche plus pragmatisme qu’utopique. Il n’en reste cependant pas moins que les missions de façon fortuite ou non, représentent une sorte de laboratoire expérimental dans lequel la fiction utopienne est confrontée à la réalité.
Ce sont ces jésuites qui nous ont mis sur la trace de l’utopie et c’est pourquoi ils ouvrent le sujet. Pourtant la question qui nous intéresse ici n’est pas tant de savoir si les missions ou les hôpitaux de Quiroga relevaient d’une démarche utopienne (ou utopique) mais plus généralement de se demander si une société quelle qu’elle soit est en mesure au travers de son organisation sociale fondée sur l’égalitarisme ou tout autre système, de créer non pas les conditions du bonheur, mais le bonheur lui-même. Ou alors un tel concept doit-il rester définitivement du domaine de l’utopie.
En réaction aux hiérarchies figées du XVIème siècle, l’utopie de More s’attaque à l’inégalité en faisant de l’égalité l’arme fatale qui établira les règles d’un monde à venir heureux et parfait. Ce faisant, trop préoccupée par les contraintes de son temps, elle oublie que le vrai fondement de l’égalité est d’offrir à chacun le droit et la capacité d’être ce qu’il veut, différent et donc inégal. En voulant détruire les carcans d’une époque Utopia ne fait qu’envisager une nouvelle forme d’incarcération des libertés qui semble creuser une tombe définitive à toute individualité.
Au bout du compte il se pourrait bien que ce qui caractérise l’utopie soit d’une part la croyance que l’être humain est psychologiquement et spirituellement apte au bonheur, et d’autre part l’ignorance des mécanismes de ce bonheur qui pour exister se devrait de rester rare précaire et fuyant.
Mais peut-être en est-il autrement. Aussi nous faudra-t-il observer comment se sont déroulées les expériences des mise en pratique des idées de l’utopie. Si les missions nous ont mis la puce à l’oreille et si leurs 150 années d’existence peuvent en faire un candidat valable, il reste cependant que leur vocation utopique incertaine les rend suspects en la matière. Ce sera donc vers d’autres tentatives affirmant nettement leurs intensions que nous devrons nous tourner afin d’observer comment elles ont réagi lors de leur immersion dans le monde réel. Alors seulement nous pourrons confirmer ou infirmer notre pressentiment, mais avant cela nous devons d’abord entrer dans le monde de l’utopie pour en définir les contours.

III - Utopie en Utopia.

L’idée d’une société parfaite et harmonieuse remonte à l’antiquité, mais le terme qui aujourd’hui en désigne les caractéristiques, est tiré de l’œuvre de Thomas More écrite en 1516, Utopia. More utilise ce qui sera le classique du genre, la forme du récit d’un voyageur nous dépeignant un monde isolé et inconnu dans lequel une stricte égalité des individus procure le bonheur de tous. L’admiration que le conteur éprouve pour ce monde secret se trouve très rapidement confrontée au contenu même de son discours, ce qui d’ailleurs n’échappe pas à son auditeur qui en l’occurrence semble se faire l’interprète des doutes que More lui-même pouvait porter sur la réalité de son propre rêve humaniste. En effet au fur et à mesure qu’avance la description d’Utopia nous sommes frappés par la contradiction flagrante qui surgit entre ce monde de félicité parfaite et les règles draconiennes qui en organisent le fonctionnement .

Utopia est devenue une île depuis qu’elle fut colonisée et organisée par Utopus, abandonnant par la même occasion le nom d’Abraxa pour celui de son réformateur. L’idéal égalitaire poussé à l’extrême s’insinue dans tous les aspects des relations individuelles pour en gérer tous les aspects.Utopia que l’on peut traduire par « le nulle part » ou « le lieu du bonheur » comporte 54 villes bâties selon un même plan, et possédant les mêmes établissements publics. La cellule sociale est constituée d’un quantum défini de 40 personnes, hommes, femmes, enfants et deux esclaves. Une famille ne peut contenir plus de 16 jeunes gens dans l’âge de puberté, et le nombre d’enfants impubères est également contingenté. Une cité ne peut dépasser 6000 familles. Lorsqu’une famille dépasse le seuil autorisé, le « surplus » est muté dans une autre famille en sous effectif, et il en va de même entre cité. Au bout du compte si la population totale d’Utopia dépassait les quotas autorisés il serait procédé à une émigration chez les voisins, quitte à revenir au bercail en cas de population décroissante.
Autre idée fixe du genre, la propriété individuelle est bannie de l’ile, et pour bien enfoncer le clou les locataires doivent changer de maison tous les dix ans, les nouvelles demeures étant attribuées par tirage au sort. Tout le système de députation relève de la délégation populaire jusqu’au prince qui reste inamovible sauf s’il était convaincu de tyrannie. Afin d’éviter toute tentative de conspiration il est interdit sous peine de mort de se réunir hors du sénat pour débattre des affaires publiques.
La société Utopienne se caractérise en outre par un nombre restreint de lois écrites, et compte d’avantage sur une forme d’autorégulation fondée sur l’épiage pour ne pas dire l’espionnage de voisinage qui fonctionne comme un Big Brother gardien de la foi et de la vertu, et qui élève le fameux « qu’en dira-t-on » au rang de juge suprême.Loin de cette société libérée annoncée par notre voyageur nous voyons poindre une communauté puritaine soucieuse de conserver en dépit de tout, la cohésion sociale au nom d’une obsession égalitaire frisant le dogmatisme religieux. Mais n’allons pas trop vite et n’oublions pas que nous ne sommes encore qu’au XVIème siècle et qu’en dépit des ses faiblesses le pays d’Utopia bouscule de nombreuses barrières et ici comme ailleurs tout doit être abordé à l’aune de la relativité.

IV - La relativité utopienne.

A notre époque Utopia n’a rien de chimérique, et si quelques unes de ses pratiques paraissent surprenantes elles ne sont guère plus exotiques que les mœurs et coutumes actuelles de certains de nos pays. En revanche si nous nous reportons dans le contexte du XVIème siècle cette île est vraiment illusoire. En effet de ce point d’observation comment pourrait-on croire en une communauté où chacun, même s’il n’est pas noble pourrait accéder au pouvoir, où l’habit égal pour tous empêcherait de distinguer l’élite de la plèbe, et pire encore un pays où l’on aurait 9 heures de la journée consacrées à se distraire. Et pourquoi pas le dimanche chômé et la semaine de congés!! comme le disaient en s’esclaffant les paysans dans le film de Christian-jaque, François Ier (1937).

Il paraît évident que l’idée que l’on se fait d’Utopia est soumise à la loi de la relativité qui modifie l’observation selon le point de vue où se situe l’observateur. Ainsi on peut remarquer que si les notions de démocratie et d’égalités étaient au temps de More l’objet même de l’utopie, celles-ci sont à quelques réserves près totalement admises aujourd’hui dans le champ de la réalité. En revanche de nos jours l’idée que l’égalité sociale suffise à créer une société heureuse reste totalement utopique si nous considérons que les conditions égalitaires imaginées par la fiction de More ont été en grande partie remplies dans nos sociétés modernes sans pour autant parvenir au résultat attendu. Alors que le XVIème siècle privé de notre modèle égalitaire contemporain pouvait croire que l’inégalité était la cause de tous les malheurs, nous savons aujourd’hui que si une société plus juste et plus paisible reste nécessaire au bonheur, celui-ci ne peut-être décrété et doit être recherché au travers d’un parcours qui reste personnel. Ayant ainsi en partie résolu la question politique et sociale notre société nous met au pied d’un mur qui nous confronte à un problème de fond qui fait du bonheur une affaire psychologique, spirituelle et principalement individuelle.
Pour autant nous devons garder en tête que nous sommes là dans une situation de luxe, qui reste conditionnée comme nous l’avons déjà dit à l’existence d’un contexte favorable. Nous le voyons bien l’utopie est une notion relative qui nait avant tout de sa comparaison avec une réalité tout aussi évolutive.

V - Egalité et liberté et propagande en utopie.

Nous devons donc admettre que la notion d’utopie apparaît dès lors qu’une réalité proposée nous semble peu crédible si nous la comparons à notre propre réalité. Utopia comme tous les autres avatars du genre suppose donc qu’en offrant aux communautés humaines plus d’égalité et finalement de justice, on découvre la pierre philosophale qui apportera l’âge d’or. Cette utopie est avant tout celle d’une époque qui reste soumise à l’autoritarisme de castes héréditaires et qui cherche à interrompre cette dynastie des privilèges en proposant une société fondée sur une valeur contraire qui seule peut mettre fin à ces injustices de classe, l’égalité. La société utopienne est donc chargée par son auteur de nous proposer un monde dans lequel l’égalité est obtenue par la suppression de toute forme de hiérarchie. Cependant pour émanciper les individus l’utopie entend remplacer les contraintes de classes en interdisant toute distinction sociale pour imposer un nouveau carcan interdisant cette fois toute distinction individuelle. Pour parvenir à ses fins Utopia applique un nivellement et une surveillance à tous niveaux.

L’organisation quasi militaire des structures sociales, la construction des villes et des édifices selon une géométrie invariable et répétitive sensée souligner l’idéal égalitaire sont autant de traits typiques des sociétés utopiques bien plus proches des systèmes totalitaires que des paradis perdus. En Utopia, punir de mort toute personne qui récidiverait à entreprendre un voyage non autorisé est là aussi une curieuse conception du bonheur, et on pourrait multiplier les exemples qui sont de la même veine. La vérité est qu’Utopia et ses compères utilisent les mêmes armes que les fascismes et autres autoritarismes qu’ils prétendent combattre, en proposant des conclusions falsifiées à leur prétendue expérience d’un nouveau monde. Rien ne dit finalement que les utopiens sont heureux, mais seulement que leur société est faite pour les rendre heureux.
Mais nous ne devons pas oublier qu’en proposant une société parfaite et heureuse les auteurs de ces fictions veulent avant tout répondre à des préoccupations humanistes destinées à améliorer le sort de leurs contemporains en réduisant les sources d’inégalité et d’injustice. Il ne serait pas productif dans leurs objectifs immédiat d’annoncer que l’égalité ou la démocratie seraient une des moins pires solutions car dans ce cas à quoi bon se battre pour un monde imparfait et incertain. A la vérité en affirmant aboutir sur une société parfaite les utopies font l’impasse sur les questions auxquelles elles ne peuvent ni ne savent répondre.

A vrai dire, les auteurs qui sont loin d’être des imbéciles on véritablement le cul entre deux chaise. D’un côté ils poussent leurs contemporains à s’émanciper des différents jougs qui les oppriment, et déposent à leurs pieds l’image d’une société en partie libérée de ces inégalités, mais d’un autre côté ils savent aussi qu’il n’existe pas dans la nature humaine de disposition naturelle à se satisfaire de l’égalité et peut-être même du bonheur. Ces auteurs savent sans doute qu’aucune utopie ne peut apaiser ces besoins que l’homme a d’entrer en compétition avec ses proches animé par sa convoitise, sa jalousie, et y exercer son goût immodéré pour les chicanes.
En fait les mondes utopiques ne fonctionnent que par anesthésie de toutes les prétentions humaines de se distinguer, se valoriser, se hisser au dessus des autres pour obtenir leur admiration, leur affection ou leur soumission, autrement dit pour atteindre ce monde parfait individuel où nous sommes devenus roi au mépris de toute égalité.

Le délire utopien pèche par excès et pour promouvoir son obsession égalitaire va jusqu’à s’attaquer à toute forme de liberté considérée comme la source même de l’inégalité. Etablissant un véritable régime policier le dictat utopien s’insinue jusque dans les plus individuelles des pulsions, l’affectivité et sa proche parente la sexualité. Celle-ci doit être contenue dans des règles uniformes interdisant tous choix personnel. Les utopiens ne peuvent avoir de relations sexuelles avant le mariage, l’adultère est puni d’esclavage et sa récidive de mort. Le rapport aux enfants et à la famille est désinvesti de tout affectif à telle enseigne que ces enfants peuvent être « mutés » dans une autre famille en cas de surnombre. L’utopie veut nous forcer à nous détacher et c’est sans doute ce qui la rend si intrusive sur la question de la sexualité. Elle pense que la source de tout le malheur humain est l’attachement à sa maison, ses enfants, ses amis, son pot de fleur, et qu'éradiquer ce mal sera la condition du bonheur. Avec leurs prétentions à nous contraindre les utopies heurtent inévitablement notre affectivité, et de leur impossibilité à nous convaincre de la validité de leurs arguments nait notre rejet. C’est là sans doute une des raisons pour lesquelles le terme d’utopie lié à un prétendu monde positif du bonheur, s’est finalement assimilé à l’usage aux termes négatifs d’illusion, chimère et autres contenus péjoratifs. Par bien des côtés les utopies littéraires agissent en propagandistes dévoués à leurs objectifs et rejettent toute contradiction gênante aux oubliettes. L’utopie va jusqu’à fondre bonheur et monde parfait dans une même moule sans remarquer que cette perfection serait avant tout celle d’une société aboutie, finie, figée, un univers débarrassé de toute motivation individuelle, une fourmilière qui n’aurait même plus de reine à laquelle se consacrer.

Alors face à ces suppositions nous devons opposer la réalité des expériences que certaines sociétés aux idéaux utopiques ont tentées et observer qu’elles en furent les évolutions.

VI - Les expériences utopiques.

La meilleure façon de vérifier une hypothèse est de l’expérimenter. Si les sociétés utopiques sortent majoritairement de l’imagination littéraire, il n’en reste pas moins qu’un certain nombre de visionnaires ont un jour pensé que le pays où tout le monde il est beau pouvait exister. Cependant nous devons constater qu’à ce jour il n’existe aucune société qui soit parvenue à établir cet état de perfection annoncé, pas plus qu’il n’existe d’ailleurs de société fonctionnant selon les critères parfaits de l’égalité. Sans aborder encore la grande illusion communiste nous remarquons que les tentatives issues de ce que péjorativement Marx et Engels ont appelé le socialisme utopique se sont désintégrées à l’usage. L’Icarie d’Eugène Cabet, de ricochets en ricochets s’abime d’abord au Texas victime de pas de chance, puis à nouveau se dilue dans l’Illinois cette fois victime de l’autoritarisme de son créateur qui veut le bonheur de tous mais à sa seule façon. L’essai repris par son successeur en Iowa parvient rapidement à son terme. A son tour Owen qui avait choisi l’Indiana pour y créer son New Harmony n’a pas le temps de dire ouf que son rêve se désagrège dans les luttes d’influences interne. Bien avant cela, et inspiré par le mouvement piétiste, la communauté d’Herrnhut doit fuir en Amérique avec des prétentions revues à la baisse. De l’autre côté en Inde Auroville né d’un rêve de société œcuménique s’enlise dans des contradictions insolubles et semble être devenu un relais château New Age destiné à attendre que jeunesse plus ou moins dorée se passe.On pourrait multiplier les exemples, aussi serait-il plus constructif de rencontrer une seule société utopique qui ait réussi, mais il n’en existe pas à notre connaissance.

Toutes les expériences échouent très vite mais restent relativement dissemblables. Certaines en effet suivaient la trace d’Utopia et tentaient d’instaurer une société aux règles « utopiennes », c’est à dire une société égalitaire isolée du contexte politique général et ne cherchant pas autre chose que de servir de modèle ou de test à une monde idéal. C’est le cas des Hôpitaux-pueblos du Mexique et dans une moindre certitude des missions jésuites du Paraguay. D’autres tentatives se fondent sur un arrière plan religieux et c’est le cas d’ Herrnhut ou d’Auroville qui n’échappera pas au sectarisme de quelques adeptes illuminés. Enfin l’autre type d’expérience se construit autour des valeurs humanistes et socialistes et son le fait de quelques individus aux idées plus ou moins tarabiscotées qui tentent sans doute d’imposer leurs visions humanistes en cherchant parfois, même maladroitement, à améliorer le sort des travailleurs. Ce sont Charles Fourrier avec ses Phalanstères à la philosophie aussi ésotérique que les théories d’Helena Blavatsky, ou Godin avec ses Familistères, Owen et bien d’autres qui donnerons naissance aux mouvements coopératifs.

Dans ces diverses tentatives nous constatons que quelle que soit la motivation « utopique » l’échec procède toujours de la confrontation des intérêts, de l’intolérance, de la lutte pour le pouvoir et en fin de compte de la perte très rapide de l’intérêt général aux dépens du particulier. Ce que les récits d’utopies imaginaires éludent, ne résiste pas à la confrontation du réel, et les règles liberticides et contraignantes sensées être indispensables à la société du bonheur restent du domaine des bonnes intentions.

Nous pourrions remarquer que dans ce chapitre nous avons omis de citer le communisme. Bien que celui-ci réponde parfaitement aux critères utopiques à savoir le bonheur de tous (ou du moins un mieux être) obtenu par une égalité de droits et de devoirs, cet idéal n’a jamais été expérimenté sous cette forme mais s’est avéré immédiatement être la prise de pouvoir d’une élite décidée de mettre le peuple à sa botte. Ainsi le communisme en passant à l’acte a sauté la case utopie pour passer directement à son opposé, la case contre-utopie ou dsytopie, et c’est de cette case dont il va être maintenant question.

VII - Les dystopies ou Contre utopies.

Le terme dystopie ou contre utopie a toutes les qualités pour tenir le rôle d’opposant à celui d’utopie. Cependant il n’en présente pas nettement une notion contraire. La dystopie ne pose pas en effet comme principe ce qui serait vraiment l’opposition à l’utopie, à savoir le malheur pour tous, mais plus simplement une conception différente de la relation sociale fondée sur la domination d’une masse par une élite.Il en résulte une utilisation et une circulation des énergies qui diffèrent. Dans l’utopie la soumission à l’ordre général, autrement dit au dogme, est non seulement accepté par tous mais irréversible, rendant ainsi toute idée même de subversion irréaliste. Dans les dystopies au contraire le bonheur est réservé à la seule élite dominante qui doit consacrer une grande partie de son attention à prévenir toute forme de rébellion qui mettrait en danger son statut de dominant.
Utopie et dystopie ont pourtant en commun leur totalitarisme. Les premiers figeant toute progression sociale au nom d’un état figé et immuable, le second au nom de l’intérêt d’une minorité. Cependant si les absolutisme utopien sont souvent dus à une forme de naïveté et restent en majorité attachés à des œuvres littéraires, ceux des dystopies sont destinés à asservir, corrompre, et réduire toute forme de résistance à l’autorité.

De ce fait si utopie et dystopie semblent souvent utiliser les mêmes méthodes, leurs finalités diffèrent. Ainsi par exemple, alors que dans les utopies l’attachement est combattu pour éliminer les sentiments de propriété et les réactions égoïstes qu’il génère, dans les dystopie cet attachement est combattu d’une part pour détruire toute individualité et d’autre part toute possibilité de former des clans qui sont des sources potentielles de résistance. Comme dans les utopies les dystopies vont s’attaquer à toutes les causes d’attachement, la famille, les amis, les associations et surtout le sexe. Très souvent les sociétés dystopiques vont élever des interdits et des tabous sur les relations sexuelles car elles sont un des motifs d’aliénation le plus puissant. Cependant le nec plus ultra des méthodes de soumissions sera de parvenir à une présélection naturelle des individus afin qu’ils soient génétiquement conformés à accepter leur servitude. (Bienvenue à Gattaca, film d’Andrew Niccol-1997).

Cette stratégie eugéniste apparaît clairement dans «Le meilleur des mondes» de Huxley où les embryons humains destinés à « approvisionner » les classes subalternes subissent des traitements chimiques destinés à interrompre leur évolution. A cette conformation physique s’ajoute un système d’apprentissage hypnotique qui finit son travail. Ainsi les Delta et Epsilon (castes inférieures) sont dressés à admirer les classes supérieures (les Alpha), ce qui détruit en eux tous risques de jalousie et par conséquence de rébellion, d’autant plus que cerise sur la gâteau, le Soma, cette drogue sans effet secondaire, permet à chacun de parvenir à un état de bonheur compensatoire d’un sommeil paradisiaque encadré par le système et donc inoffensif. Une autre caractéristique des fictions contre-utopiques est d’insister davantage sur les méthodes d’aliénation des masses que sur les objectifs des castes dominantes. On ne sait d’ailleurs pas toujours qui sont ces dominants parfois cachés derrière un Big brother (1984 d’Orwell) ou un UNI-ord, l’ordinateur caché sous les Alpes abritant en réalité une caste mystérieuse de programmateurs. (Un bonheur insoutenable d’Ira Levin). Cet anonymat n’est pas innocent car l’objectif des auteurs est d’attirer notre attention sur les masses qui sont par leur faiblesse, leur ignorance, leur bêtise, et surtout leur naturelle soumission, les propres artisans de leur sort. Par ce système la contre-utopie comme l’utopie communiquent avec leur contemporains et leur transmettent une analyse critique de leur époque, éveiller leur conscience et faire tomber les enchainements mentaux qui les emprisonnent.

VIII - Les utopies dans leur époque.

Nous avons déjà fermement établi que les utopies relèvent d’abord de la fiction littéraire, même si quelques expériences ont cherché à en concrétiser l’imaginaire. Dans ces ouvrages les auteurs cherchent avant tout à communiquer avec leurs contemporains afin de faire passer un message. Les utopies en donnant l’exemple d’un avenir radieux ne font que souligner les contraintes et les absolutismes de leur époque. Pour critiquer par exemple le pouvoir absolu des princes, les utopies vont imaginer un futur où chacun peut parvenir au pouvoir selon ses propres capacités et non par privilège de naissance. Les récits contre-utopiques littéraires en partant aussi de l’ imaginaire vont attirer l’attention des lecteurs sur la nature pernicieuse de certains aspects de leur époque qui pourraient évoluer vers des abus insupportables. L’utopie propose de tenter une expérience, les dystopies nous avertissent du contenu néfaste présent dans notre époque et nous demandent de réagir.

Les contre-utopies ne se limitent pas à la fiction littéraire, et contrairement aux utopies leur expérimentation dans le monde réel semble se vérifier de façon si constante que l’on finit par considérer que la réalité est avant tout dystopique. Les exemples ne manquent pas. Le nazisme en est la plus évidente démonstration avec sa soumission des races inférieures et la primauté de l’élite aryenne. Les contre-utopies sont parfois des tentatives utopiques déçues ou déviées de leur sens, qui se sont transformées en réalisant leur impossible cohabitation avec la réalité. Dans ce domaine nous trouvons le communisme parti pour faire le bonheur d’un peuple au moyen de l’égalité pour tous, et qui va aboutir au délire paranoïaque d’une classe dirigeante incapable d’éviter l’écueil des jalousies, des convoitises et des peurs individuelles.
C’est la littérature avec « La ferme des animaux » d’Orwell ,qui nous offre la plus belle description de la transformation d’une utopie qui en abandonnant ses idéaux égalitaires au profit du pragmatisme se transforme en dystopie. Dès qu’ils ont chassé les hommes pour prendre le pouvoir, les animaux créent fièrement leurs constitution et devise et déclarent que « tous les animaux sont égaux ». Lorsque les cochons à leur tour prendront le pouvoir faisant trimer plus que jamais leurs semblables pour finir par taper le carton avec les hommes, la devise deviendra « les animaux sont tous égaux, mais certains plus que d’autres ».

Cette histoire nous explique aussi pourquoi les dystopies sont résistantes à la réalité alors que les utopies en meurent. Les dystopies ont pris en compte le fait qu’un monde ne peut être parfait et heureux qu’au dépens de l’imperfection et du malheur d’un autre monde tout comme le bien à besoin du mal pour exister. Chez Orwell l’utopie d’un monde où tous les animaux sont égaux échoue avec la prise de pouvoir des cochons qui ont compris que leur rêve ne pouvait se passer de larbins, et que cette domesticité ne pouvait exister par libre consentement de chacun mais bien par contrainte imposée par une autorité supérieure. A tout faire, les cochons ont préféré être ceux qui se reposeraient, d’autant plus que la masse des animaux semblait vraiment prédisposée à se laisser tondre démontrant de ce fait qu’il existait dans la nature et l’équilibre des groupes sociaux non seulement un besoin de domination pour les uns mais un véritable gout à être dominé pour les autres. Les cochons n’ont eu qu’à jouer sur les cordes du sacrifice, de la valeur rédemptrice du travail, de l’effort de chacun pour le bien de tous pour justifier l’existence d’une hiérarchie parasite mais tellement nécessaire à assumer le destin de la ferme et à éclairer les masses de leur savoir.
Au fond les Dystopies des uns ne sont jamais que les utopies des autres et elles réservent leurs mondes et merveilles à qui sait se servir. De ce fait les si les dystopies résistent à la réalité c’est avant tout qu’elles se confondent avec elle.

A l’inverse les utopies sont par essence contraires à la réalité puisque c’est justement ce qui les en distingue et finit par les qualifier, et si l’œuvre littéraire peut faire illusion, l’expérimentation fait très vite apparaître les failles de l’idéologie. Or c’est là encore ce qui distingue nos deux concepts. En effet si les utopies acceptent de risquer l’épreuve de la réalité, il n’est pas certain que les dystopies le fassent. Etonnant alors que nous avons prétendu que dystopie et réalité ne faisait souvent qu’un. Mais l’affaire est un peu plus subtile et il faut nous en expliquer.
Le caractère contraignant des dystopies met l’accent sur les moyens de coercition utilisés par les élites dans le but de conserver leur autorité jusqu’à en faire une obsession. Cet état d’alerte constante fixe l’attention sur toutes les activités de prévention du risque et maintient l’élite minoritaire dans une situation d’attente incertaine peu propice à la jouissance de ses acquis. En d’autres termes l’élite trop occupée à préserver son pseudo bonheur, ne se risque jamais à le vivre faute d’y perdre en vigilance. De ce fait l’élite dystopique ne fait jamais qu’imaginer et même fantasmer un bonheur qu’elle n’expérimentera véritablement jamais faute d’être trop occupée à en préserver la possibilité d’en jouir. Alors si les dystopies résistent à la réalité c’est en partie parce qu’elles évitent d’y expérimenter leur idéal laissé à l’état de projet, d’alibi ou comme nous venons de le dire de fantasme.

Tout au contraire En se confrontant au réel les utopies bien plus courageuses et honnêtes réalisent que leurs mondes fermés nient l’impératif besoin des cellules vivantes de se confronter à leurs semblables, pour définir et conquérir de nouveaux territoires. Elles réalisent que l’homme à besoin d’insatisfaction et de risque pour le pousser sur le chemin des conquêtes et des découvertes afin d’y inventer ses propres mondes parfaits, et ce sera par l’inquiétude née de l’inégalité qu’il atteindra ses sommets. Alors il est vrai qu’elles se perdent sans doute dans l’expérience mais elles en livrent la leçon. Alors devant la déception des utopies et le danger des dystopies, il ne reste à l’homme que les promesses de mondes parfaits dont sont si gourmandes les religions. Calfeutrées dans un au-delà virtuel qui les met à l'abri de la confrontation à notre réalité, elles apparaissent comme l’ultime espoir de résoudre cette quadrature du cercle qui est le mystère la vie, et dont la mort semble être la seule réponse acceptable.

IX - Utopie et religions.

Les utopies sont donc faites pour faire courir l’homme mais s’avèrent inaptes à le satisfaire ni a terme ni surtout sur le long terme, et c’est là que nous attendent les religions. Elles seules sont en mesure d’offrir des perspectives sublimes. En effet contrairement à notre imaginaire ou celui de nos auteurs, les religions n’ont plus à s’encombrer d’explications. Les mondes sans mal qu’elles nous proposent ne pourra être expérimenté que par des humains ayant perdu leur humanité, c'est-à-dire n’étant plus soumis aux exigences de la survie, à la convoitise et la concurrence qu’elles entrainent. Ce sont des rêves qui sont en dehors de toute expérimentation possible par le vivant, des illusions pour des chers disparus.
Les religions en nous faisant miroiter leurs paradis terrestres ou leurs nirvanas, nous promettent une société parfaite sans prendre le risque de nous en décrire la géométrie, l’espace, la véritable hiérarchie, les interdits, et surtout la simple quotidienneté, se contentant pour la plupart d’ânonner de redoutable niaiseries dignes des plus mauvais contes de fées. Là où l’utopie se soumet à la sanction de la raison et doit faire sans cesse ses preuves, la religion s’exonère de toute rationalité, laissant à la foi, la copine de saint Thomas qui permet de nous faire tout avaler, le soin de nous rendre heureux sans avoir vu. En résumé l’un se soumet à la critique l’autre la rejette en affichant l’infaillibilité du dogme.

Adeptes du mythe de l’éternel retour d’un âge d’or perdu dans les brumes d’un pécher originel, les religions promettent le retour de l’Eden perdu dans lequel le bonheur parfait existait, et où le loup et l’agneau vivaient en harmonie. Dans ce Disneyland symbolique où les dés sont pipés les animaux ne sont plus soumis aux exigences de la survie, tout leur étant donné en suffisance. Ils n’ont plus qu’à se glandouiller toute leur éternelle journée. Devant un tel programme nous en venons à regretter nos utopies qui bien que très imparfaites sentaient moins le rance que cette éternité béate qui nous promet le voisinage d’ennuyeux témoins de Jéhovah toujours en attente de fin du monde. Alors devant cette chronique d’un ennui annoncé que Dieu nous pardonne si nous préférons nos inquiétudes, nos angoisses, nos méchantes dystopies. Que dans sa supposée bonté il nous laisse jouer à son jeu de cache-vérité pour que nous puissions y occuper notre éternité, ou cette incongrue portion qu’il nous en offre, car au fond à y regarder de près nous pourrions trouver nos incertitudes bien moins désespérantes. Mais revenons à notre sujet.
En dehors de toute croyance sur le fond, les paradis et nirvana promis par nos religions, du moins celle du salut (sotériologies) ne sont pas des utopies, du fait même qu’elles échouent à satisfaire la condition première de notre définition, le conflit entre la réalité proposée et notre réalité. Or les religions régentent le monde de l'au-delà, un monde désincarné qui échappe totalement aux conditions de notre réalité, une science fiction qui nous propose une nouvelle réalité impossible à réaliser dans les conditions présentes.

X - Missions jésuites et utopie.

Il est temps de revenir à nos jésuites. Il faut reconnaître que leur « réductions » ont battu des records de longévité.(150 ans). En créant ces missions ils ont installé un système socialiste et très avant-gardiste. Ils ont isolé les indiens pour les évangéliser mais aussi pour les protéger, mais surtout ils ont laissé à ces indiens une certaine autonomie, leur abandonnant en partie les commandes. Ils ont donc évité de figer de nouveaux modèles hiérarchiques en conservant les systèmes tribaux, autrement dit les habitudes. Mais au-delà de cette organisation il est fort possible que la longévité de l’expérience soit due aux circonstances. En effet les missions restaient des enclos protecteur face à un monde extérieur hostile. De plus les Guaranis comme beaucoup d’indiens de la région croyaient que de façon cyclique le terre faisait en quelque sorte le ménage et rétablissait un monde sans mal, et les jésuites ont pu être considéré comme les messagers de ce nouveau monde.

Etrange final qui fait rejoindre le monde de l’utopie imaginé par Thomas More, celui des mythes de l’éternel retour des Guaranis ou du Messie des jésuites, et les opportunismes de l’adaptation face à la modification du milieu. Les jésuites on finalement été chassés, et avec les nouvelles frontières établies entre les empires coloniaux espagnols et portugais les réductions se sont trouvées du mauvais côté. Leurs habitants chassés ont fini en grande partie exterminés.(Thème principal du film "Mission" de Roland Joffé.1986). Aujourd’hui les réductions ne sont plus qu’un site pour touristes, un souvenir d’un monde qui fut un temps soupçonné d'Utopie, et qui, devenu mythe peut prétendre à son éternel retour.

Si les utopies étaient bien dans l’esprit de leurs auteurs une façon de critiquer les excès de leur époque, chez les jésuites se furent les excès d’une époque qui engendrèrent l’expérimentation d’une société qui reste utopique pour son époque mais qui pour nous demeure simplement égalitaire. Effectivement si nous nous demandions au départ de notre étude si les missions étaient des communautés qui relèvent des principes de l’utopie de More, nous pouvons dire maintenant que les réponses sont oui et non. En effet si nous en revenons à notre définition, les Missions étaient bien pour le XVIème siècle une utopie par inadvertance, qui rattrapée par le temps s’avèrent aujourd’hui rien de plus qu’un concept égalitaire. De plus l’objectif des missions était non pas de parvenir à un monde parfait, mais simplement de protéger les indiens et surtout de les évangéliser pour les amener dans ces paradis perdus sortis du champ général de notre critique et notre raison. Alors en toute simplicité, par la réalité de leur expérience, les Guaranis et leurs jésuites ont tout simplement arrangé dans les creusets de leur alchimie ce mélange incompatible de liberté et d’égalité pour créer cette improbable matière nouvelle, la solidarité, qui à peine née pourrait bien être renvoyée dans sa matrice par un ultralibéralisme hautement toxique.

XI - Libéralisme dystopique.

Si les utopies et contre-utopies révèlent leur époque, il est logique de penser que chaque époque peut révéler ses utopies et dystopies. Autrement dit en recherchant les caractéristiques évoquées pour ces deux concepts nous devrions pouvoir déceler dans notre société la présence sournoise de composantes négatives suffisamment incrustées dans nos mœurs et habitudes pour que nous n’en soupçonnions pas la nature pernicieuse ou l’intention aliénante. Il est clair que nous devons éliminer d’entrée tout ce qui concerne les tyrannies, fascismes et autres intégrismes qui sont entrés dans le domaine de la maladie déclarée, et il qu’il nous faut orienter nos recherches vers les incubations discrètes qui sous couvert de l’axe du bien ou tout autre alibi, nous préparent nos épidémies de demain. Pour être clair, dans le cas des dystopies qui est celui qui nous occupe en priorité, on devra pister les symptômes qui feront apparaître une possible manipulation des masses afin qu’elles en arrivent à considérer les élites qui les dominent comme une composante naturelle et inaltérable de l’équilibre social, et leur soumission à cette élite comme une loi de la nature.

Pas besoin de chercher bien loin d’exemple symptomatique. L’état américain vient de donner (2009) 270 milliards de dollars aux organismes de crédits et banques pour les sauver de la faillite. 10 milliards sont venus renflouer Goldman Sachsqui s’est empressé d’affecter ces liquidités au paiement des primes annuelles de ses 443 dirigeants (12milliards) et à l’occasion, de les récompenser de la baise de 47% des résultats pour 2008. Bienvenue dans le monde merveilleux à cette classe Alpha méprisant les masses subalternes comme nous l'a décrite Huxley. Alors qu’en pensent nos Epsilons d’outre-Atlantique. ? Leurs maisons saisies pour rembourser leurs prêts ont été en grande partie saccagées et mises en vente pour le dollar symbolique, mais le rêve américain est sauf. Chez ces gens là, Monsieur, on ne se plaint pas, on ne demande pas ce que la nation peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour elle. Chez ces gens là on trime dur pour la survie du rêve américain et payer les impôts qui servirons à engraisser l’élite porcine. Chez ces gens là évoquer la sécurité sociale pour tous, ou une retraite décente à un âge respectable sont des trucs de socialistes, comprenez communistes, cette engeance qui vous fait travailler pour payer les flemmards atteints de cancer.

Nous avons là notre premier repère dsytopique, l’existence d’une classe subalterne collaborant par conformation psychologique à sa propre soumission. Ici l’adhésion au mythe du héros, trimant dur, pour le bien de la nation est un quitus qui vous accorde le titre de patriote, la considération de vos voisins, le respect de vos proches, et une réservation en première classe au paradis. Les autres, ces capitalistes anonymes de Goldman Sachs et consorts peuvent s’en mettre plein les poches car ils sont l’étoile du berger, la preuve impérissable que, dans ce pays où la religion fait de la réussite un signe d'élection divine, chacun un jour peut accéder au royaume du dieu dollar.

C’est justement le capitalisme qui nous offre notre deuxième jalon dystopique celui de l’anonymat de la caste des maîtres. L’entreprise économique majoritairement anonyme représente bien une caste informelle et presque virtuelle qui constitue la race des Alphas. Conseils d’administration, actionnaires, fondés de pouvoir, mandataires sociaux, prêtes noms, fonds d’investissements, de pensions, systèmes financier opaques protégés dans des paradis fiscaux, sont autant de paravents, de sorte de cache-richesses qui se réfugient derrière le système anonyme dont les traficotages producteurs de dégâts sont élevés au rang d’une fatalité comparables aux famines, sécheresse, ouragans, qui comme les subprimes finissent par mettre chacun sur la paille (enfin pas tous !). Cet exemple yankee n’est pas choisi au titre d’un anti-américanisme politiquement correct, mais tout simplement parce que les USA en temps que leaders finissent par imposer leur loi. Mais attention, nous sommes ici confrontés à une situation originale. Nous avons fait remarquer que les utopies partant à l’assaut de la réalité finissaient par s’y dissoudre ou se transformer en contre-utopie. Or il semble bien que nos sociétés occidentales soient en partie la création d’une expérience utopique. Celle-ci, contrairement au destin des utopies ne s’est pas liquéfiée mais s’est adaptée pour devenir une sorte d’alibi propagande au service de la dystopie. En d’autres termes l’utopie de plus en plus vidée de sa substance sert de leurre mis au service de sa rivale, le libéralisme dystopique.
Il serait tentant de désigner le mythe du rêve américain comme titulaire de ce rôle de cocu. Cependant sa doctrine individualiste, élitiste et profondément inégalitaire le disqualifie d’office. Plus simplement l’élue nous concerne tous et c’est notre modeste démocratie. Celle-ci a modifié profondément la donne. Les états nations qui jusqu’à lors étaient fondés sur l’inégalité mise au profit d’une caste régnante, se sont mis au service de l’égalité et de la solidarité nationale. Pour parvenir à ce résultat les états ont contraints l’économie dans un cadre légal destiné à limiter tous excès pouvant porter préjudice à l’idéal démocratique.Si une certaine injustice mondiale est née de ces démocraties colonialistes, on pouvait au moins espérer qu’il s’agissait d’une situation transitoire permettant de jeter les bases d’un nouvelle égalité.
Quoiqu’il en soit les démocraties ont soumis tous les pouvoirs à l’autorité politique et ceci concerne en particulier le domaine de l’économie. Le libéralisme et en particulier l’ultralibéralisme prônent une idéologie opposée. Pour eux l’équilibre économique et donc social s’obtient grâce à un marché totalement libre de toute intervention de l’état, autrement dit totalement dérégulé. Cela signifie que le marché doit pouvoir établir ses propres règles sans avoir à tenir compte du contexte idéologique qui fonde les états nations. La où la démocratie pose comme base l’égalité, et la solidarité, et une économie autant que possible au service de l’homme, le marché oppose la loi de la jungle, le chacun pour soi, et l’homme au service d'une économie anonyme et dystopique. Les monarchies jetées par la grande porte reviennent par la fenêtre au travers des systèmes oligarchiques et ploutocratiques des multinationales qui s’imposent comme autant d’états nations définissant leur propres territoires, érigeant leur nouvelles dynasties et projetant leurs conquêtes au moyen de la mondialisation et rétablissant des droits féodaux dans leurs empires. Dans cette affaire la liberté du commerce ne se limite pas à déréguler, mais bien à prendre le pouvoir, et mettre le politique à disposition, ce qui est malheureusement bien avancé. Pour cela il ne sera pas besoin de détruire les démocraties mais seulement de leur laisser faire illusion, de laisser ses dirigeants se faire des guerres de façade entre lambris dorés des républiques et les diners subventionnés par les partis, et jouer les indispensables en redistribuant aux uns l’argent piqué aux Delta moyens.

Vision paranoïaque ou réaliste, ce sera à chacun de décider en fonction de sa propre relativité dépendante encore une fois de son point d’observation qui sera bien entendu différent selon que l’on soit traders à Londres ou ouvrier de Renault à Sandouville. S’il est naturel de chercher des refuges dans des positions sécurisantes et de tout faire pour s’y maintenir, il est tout aussi important d’admettre qu’une société évoluée doit être solidaire faute de revenir à la loi de la jungle et au chacun pour soi. L’égalité est un leurre de philosophe dans lequel les démocraties pataugent et les totalitarismes se noient. Si chacun doit en revanche avoir sa chance à part égale, chacun n’est pas égal et c’est la force des systèmes justes et équitables de compenser, et seul l’homme et ses dieux dont il n'est pas sûr, sont de cet avis dans cet univers de cruauté.

Pourtant dans une sorte de reniement à la Judas, nous nous demandons si cet humanisme avec ses démocraties incertaines n’a pas introduit dans le système une sorte de bug contre toutes les lois de la nature qui sont toutes fondées sur la prédation et la sélection naturelle. Se pourrait-il aussi que les rêves utopiques annoncent la fin d’une race dès lors qu’ils entendent introduire une notion si étrangère à l’univers, la défense du plus faible. Peut-être est-il justement dans l’original destin de l’homme de s’émanciper de l’égoïsme de la bête pour aller vers le partage de l’esprit, mais il s’agit là encore d’une utopie qui comme certaines promesses n’engagent que ceux qui y croient.

XII – Pouvoir et utopie.

Avant de terminer cette étude nous devons encore nous intéresser à un aspect original des sociétés utopiques, et en partie dystopiques, la relation au pouvoir. Bien entendu nous avons plus ou moins abordé la question tout au long de ces pages, mais sans l’éclairage particulier que nous allons maintenant présenter. Nous remarquons que dans les sociétés utopiques et en partie dans les dystopies il n’existe pas de classes sociales, mais seulement un pouvoir unique et disons le, un peuple « uniforme ». Dans les dystopies la situation est nette, le pouvoir c’est l’élite dominante, et le peuple c’est le reste. Dans les utopies nous trouvons la même répartition à la différence que les intentions des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Cependant il serait un peu rapide de croire que les utopiens vivent dans une démocratie. En effet les députations populaires sont bien des fonctions électives, mais ce n’est pas le cas des instances dirigeantes inamovibles qui échappent au contrôle et à la sanction populaire (sauf abus). De ce fait le peuple n’a aucune véritable influence sur son destin, et les députations se limitent à la surveillance de la bonne exécution de la coutume érigée en loi. En utopie d’ailleurs la loi semble figée à jamais du fait qu’elle est par sa perfection arrivée à offrir une sorte de recette magique qui garantit le maintient de la société dans son état privilégié de béatitude. La caste des maîtres elle-même limite son rôle à un gardiennage du dogme. Par certains côtés le monde d’utopie fonctionne comme une secte qui aurait remplacé son Dieu par un ensemble de préceptes et de rituels propitiatoires. Comme nous l’avons maintes fois signalé, dans ces conditions les utopies sont menacées de sclérose, même si pour donner au peuple un semblant d’influence sur son destin l’accent est mis sur le travail, l’éducation ou encore les loisirs pour y pratiquer un perfectionnement socialement valorisant.

Cette particularité typique du contexte utopien, la carence de classe sociale, provient en partie de l’absence de propriété privée qui reste l’élément formateur de ces classes sociales. Sans propriété privée il devient impossible de fixer les critères permettant de classer les appartenances, à moins bien entendu de se référer à d’autre repères sélectifs comme la hiérarchie dans le clan ou le parti ce qui revient à une forme de propriété privée. Mais avant d’aller plus avant nous devons préciser notre point de vue sur le sujet des classes sociales. Dans une société organisée et pacifiée il n’existe pas de lutte des classes. La lutte des classes n’intervient qu’à l’ occasion de certaines opportunités lorsqu’il s’agit pour une classe ou un système de prendre le pouvoir à d’autres. Par exemple le communisme a chassé la monarchie pour donner le pouvoir aux classes populaires, ou encore la révolution française a transféré les pouvoirs monarchiques à une bourgeoisie privilégiée. Une fois installé, ce nouvel ordre hiérarchique est entériné par les habitudes et ne sera remis en question qu’à une prochaine occasion. Entre les deux il n’existe plus de guerre de classe, mais en revanche il existe une forme substituée et sournoise du principe, la guerre à l’intérieur d’une même classe. Nous y reviendrons.
Avant il nous faut encore aborder un aspect souvent ignoré de l’organisation des sociétés, la répartition des hiérarchies de systèmes. Dit plus clairement, dans la construction politico-sociale du groupe, c’est ou le pouvoir politique, ou économique, ou religieux, ou social, ou familial (monarchie héréditaire) qui domine l’ensemble des systèmes de pouvoirs. Dans le communisme par exemple l’économie et le social étaient sous la domination du pouvoir politique. De ce fait l’aisance économique dépendait grandement des avantages en nature titrés de sa position dans l’échelle hiérarchique du parti. Dans nos démocraties la maitrise appartenait à une collusion politico-économique jusqu’à ce que l’ultralibéralisme complote pour mettre l’économie en tête de liste. Le pouvoir qui détiendra la première place sera le véritable pouvoir répartiteur de toutes les richesses avantages et privilèges, et tous les autres systèmes devront lui faire révérence. Alors la question qui se pose est de savoir quel est dans une société utopique le premier pouvoir ?
Avançons encore avant de tenter une réponse.
La lutte des classes n’est faite que pour changer les maîtres. Ceci étant fait il n’existe plus de lutte de classe à temps complet, mais en revanche de façon permanente il existe bien une lutte à l’intérieur d’une même classe sociale. Cette classe sociale en plus d’établir l’échelle des hiérarchies à l’intérieur des groupes, fixe pour chaque classe bien précise les limites inférieures et supérieures, considérées par chacun comme étant incluses dans le champ de leur possible. Nous nous expliquons.
L’ouvrier tourneur n’observera la dernière Mercédès grand luxe de son directeur garée sur le parking réservé que pour en admirer les lignes, mais ne se sentira que peu concerné par cet affichage ostentatoire de disparités, sauf s’il vient de se voir refuser cinquante euros d’augmentation . En revanche un sentiment de jalousie et même de rage contenue va apparaître en voyant sortir son collègue de sa nouvelle C3, ou son chef d’équipe de sa nouvelle C4 alors que lui traine toujours sa Xsara de dix ans d’âge. Illogique ! Mais la raison en est que son patron est hors de son champ de ses possibles. Il est devenu une sorte de concept virtuel qui navigue dans des niveaux de ressources, de cultures, d’habitudes, de savoir faire, que lui, ouvrier ne sera jamais en position d’atteindre ou de maitriser. Son collègue en revanche fait partie de cette portion non virtuelle de la réalité qui se détermine par un ensemble de situations qu’il est possible d’atteindre dans le cadre de ressources, habitudes, mœurs, et environnement qui nous sont coutumiers et qui dans leur ensemble constituent justement notre classe sociale.

C’est dans la limite de cette zone que l’on va rechercher les indices de satisfaction ou de déception sur lesquels nous allons évaluer et apprécier notre positon hiérarchique et notre réussite à l’intérieur de notre zone de comparaison qui est cette toujours fameuse classe sociale. C’est grâce à ce système compensatoire que l’injustice sociale et économique est supportée par le corps social. Tant que les individus sont maintenus dans leurs limites construites en amont par l’éducation scolaire et le milieu social de naissance, et en aval principalement par le travail, la paix sociale est assurée.
Ainsi en plus de notre question sur la hiérarchie des systèmes nous devons maintenant nous demander ce qu’il en est alors des sociétés utopique dans lesquelles le jeu régulateur des classes sociales n’existe pas. Bien entendu la société utopique pourrait être une classe en soi, mais dans ce cas nous devrions retrouver le jeu des convoitises et jalousies internes qui permettent dans le monde réel de compenser. Mais ici il n’existe toujours pas de propriété privée ni de système de substitution pour établir les échelles de valeur, et le naturel désir de s’émanciper de sa caste pour atteindre un jour la classe du dessus est irréalisable.
Pour sortir de cette réflexion nous devons admettre que la société utopique ne fonctionne pas comme une somme d’individus à ambition variable, mais comme un corps unique organisé de façon à faire bloc, un peu comme une fourmilière. C’est en ce sens comme nous l’avons déjà vu que l’utopie ne peut exister qu’en milieu fermé, une ile, un village de Guaranis, un hôpital-pueblo, une cité du soleil, ou Auroville. En effet la société se comporte comme une classe unique et se confronte en temps que tel au monde qui lui est extérieur et qui ne lui sert pas seulement de déversoir, mais de classe comparative avec laquelle il n’est surtout pas bon de se mélanger. C’est aussi pour cette raison comme nous l’avons souvent fait remarquer que les expériences utopiques vont dans le mur, parce qu’elles refusent en figeant leurs lois dans le dogme et leurs rapports sociaux dans la glace, cette capacité à ce confronter, se concurrencer et surtout de se remettre en cause pour trouver les véritables chemins de l’évolution. En éliminant en quelque sorte toute classe concurrente les utopies ne permettent plus la circulation entre classe qui en passant par le risque des destitutions permet le jeu des promotions. Nous constatons que quel que soit l’angle d’approche, avec les utopies nous en arrivons toujours au même constat.

Maintenant avant de conclure il nous faut répondre à cette question laissée en suspens, quel est le système dominant en utopie ? En cherchant bien nous ne trouvons rien d’autre que le dogme, autrement dit une loi immuable, inabordable, étouffante, et surtout anonyme, un dictat gravé dans le marbre d’une tombe qui ne permet plus le jeu naturel des échanges et entraîne l’utopie vers son trépas.Les dystopies ne diffèrent pas tellement sur tous ces points. En revanche par l’opposition entre élite et populace le jeu des classes se rétablit et avec lui la potentielle concurrence salvatrice. De plus les dystopies par l’existence même de ses oppositions systémiques, réinstallent aussi la hiérarchie des systèmes de pouvoir, dont le pouvoir dominant sera au choix, politique, économique, religieux, ou même eugéniste selon le prétexte de cohésion qui sera choisi. Sur ces éléments, encore une fois nous comprenons que ce qui fait le succès des dystopie, c’est qu’elles utilisent les mêmes recettes de domination et de contraintes que notre réalité, et ce qui fait l’échec des utopies est justement qu’elles ont la prétention de s’exonérer de ces méthodes alors que le passage à l’expérimentation démontre qu’il s’agit là d’une illusion . Mais après tout n’est ce pas devenu à l’usage une part de la définition du mot utopie lui-même.

Conclusion.

L'Utopia de Thomas More était devenue une île. La similitude de racine avec le mot "isolé" est significative. L’expérience démontre que toute réalisation utopique ne peut se faire que dans un espace limité, isolé, afin de permettre de déverser les « surplus » chez les voisins. De même cette limitation dans l’espace ne peut échapper à celle du temps. L’utopie ne peut durer que dans un temps suspendu et privé de toute évolution ce que jamais notre réalité n’autorise. Le monde de l’utopie veut laver plus propre et confie l’élimination de ses déchets à des races bannies des privilèges recréant ainsi loin de ses iles et de ses regards une société asservie à ses besoin et son confort, et ceci selon une méthode toute contre-utopique.
Bienvenue en Utopia.

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Œdipe sur le divan

Dans la mythologie le héros est le prototype d’une activité ou d’une problématique humaine. Infirmes, abandonnés à leur naissance, victimes de maltraitance, ils passent souvent leur jeunesse à voyager. Ils sont des inventeurs, promoteurs de métiers ou de techniques, de savoir faire, et plus généralement sont en relation avec la médecine, la mantique, le combat, l’initiation, les mystères.
Aujourd’hui les héros ne sont plus que des marionnettes agitées par des moralistes au service de l’axe du bien, des petits boutiquiers dévoués au fonds de commerces de leur maîtres, ou encore d'indécents flagorneurs des patriotismes. Parfois encore, sortis de leurs retraites par des recycleurs de vielles lunes ils tentent de donner de l’étoffe à de nouvelles trames pour leur accorder une lignée digne de leurs ambitions. Répondant à l’appel d’un de ces prestidigitateurs en quête de notoriété, Œdipe a refranchi le Styx pour s’alanguir sur les divans douillets des nouveaux confessionnaux. S’il y a gagné en célébrité il a certainement perdu en majesté, car sa terre d’accueil ne s’est pas gênée pour réduire sans recours sa saga à une minable affaire d’inceste. Pourtant il y a matière à controverse, et les faits ne sont pas là. L’inceste claironné avec tant de certitudes est fortuit et ne relève en rien de la démarche intentionnelle prêtée au héros, et si son affaire est devenu le symbole de ce rapport hors nature entre mère et fils, c’est seulement parce l’entremetteur à tout fait pour forcer la rencontre.

Le génie du viennois est celui de la communication. Au lieu de nous assommer dans un discours tarabiscoté, il à su résumer sur un seul nom toute sa démonstration. Œdipe n’est pas une tragédie mais un logo, un packaging, un concept si bien vendu que l’on en oublie la tromperie sur la marchandise.
Bien entendu c’est le rôle des symboles que de condenser toute une information sur peu d’espace. Mais le symbole est un agent double, car si sur son avers il est ce bavard trompeur, son revers plus discret nous abandonne ses petits signes intimes et révélateurs. Or justement ces petits cailloux laissés sur le chemin du mythe peuvent aussi bien nous raconter une toute autre histoire que celle élucubrée par nos fabulistes contemporains.
De cette histoire nous avons retenu les grandes lignes dignes des titres d’un tabloïd. « Le parricide voulait se taper sa mère », ou plus digne, « le fils élimine son père pour convoler avec sa mère ». Mais cette fois la petite affaire de famille sordide et sans postérité, devient en s’habillant de l’éternité du drame grec, le pécher originel de sa nouvelle religion du divan. Désormais sachons-le, hors d’Œdipe point de salut. Et c’est bien là la grandeur des mythes que de transformer nos plus honteuses turpitudes en tragédie épique au seul motif que les acteurs sont des dieux, des héros, ou des rois. Ce qui pour le commun n’est que sordide vulgarité devient alors au voisinage de nos VIP une intrigue divinisée. C’est ainsi qu’Œdipe, petit ambitieux estropié de naissance, anobli par ses fréquentations, quitte l’anecdote pour entrer la légende.

Mais il est temps de nous poser la seule question qui nous intéresse ici, à savoir si le meurtre du père et l’inceste œdipien sont volontaires ou non , confirmant ou infirmant ainsi la théorie psychanalytique. Nous avons déjà répondu, Œdipe n’a jamais voulu tuer son père ni coucher avec sa mère. Bien au contraire, ayant été informé de la prophétie, il quitta ceux qu’il croyait être ses parents pour déjouer le destin. On connaît la suite, il tue un étranger qui est son vraie père, résous l’énigme du sphinx et reçoit en cadeau le royaume de Thèbes et la reine sa mère.
Pour nous, l’affaire commence lorsque les dieux menacent le royaume en raison de la corruption qui y règne. Ils sont sacrément gonflés les dieux de jouer les donneurs de leçons alors qu’ils roupillaient lorsque Laïos décidait d’éliminer son petit rejeton pour sauver sa peau. Et qu’ont-ils fait pour empêcher le sphinx de poser des énigmes, et pour dissuader la reine d’épouser un merdeux qui aurait pu être son fils. Tout comme chez les chrétiens, les divinités locales n’aiment pas assumer leur inadvertance et préfèrent rejeter sur les enfants les fautes des parents. Ici pourtant nul n’est véritablement innocent, et les faits ne sont là que pour témoigner d'un destin qui va s’exprimer avec autant plus de rigueur que chacun s’ingénie à en détourner le cours par le rejet, l’indifférence, ou la fuite mais sans jamais renoncer à ses ambitions. Le père sacrifie son fils pour un royaume, la mère détourne le regard en ignorant une fois le meurtre de son fils, et plus tard, en acceptant de se taper un jeunot qui a l’âge de ce même fils s’il était vivant.
Œdipe lui-même est loin d’être innocent. Il tue un type à un carrefour pour s’être fait un peu piétiné. Il résous tête baissée l’énigme du sphinx sans renifler le piège, mais pire il reçoit un royaume avec la vioque en prime sans se poser de questions. Pendant des années il va vivre avec cette femme sans jamais essayer de savoir où et comment est mort son mari, ils ne se parlent jamais ou quoi ? La vérité c’est qu’Œdipe à pris la grosse tête. Il ne se sent plus d’avoir été l’élu, alors il n’a pas à se poser, ni à poser de questions, car après tout si même le doute l’atteignait, il ne manquerait pas de se prendre pour le messager chargé d’accomplir les desseins divins. De petit héro banal vaniteux et opportuniste, le voilà transformé en prophète, et cela par un simple arrangement avec sa conscience. Œdipe est un narcissique qui voit dans les autre des objets au service de sa satisfaction et ce qui est typique de l’adolescence. Plus encore Œdipe et sa famille tuyau de poêle sont ce qu’on appellerait aujourd’hui « peoplelisés » et deviennent sous le regard du poète des héros tragiques, et sous les traficotages d’un inquisiteur ambitieux le dogme incontournable d’une nouvelle religion.

Dans tout cela nous ne devons pas oublier que notre affaire est d’abord une histoire de sexe. Mais si l’on veut bien abandonner justement l’obsession sexuelle du créateur viennois, et au risque de se répéter, on peut tout aussi bien admettre que le mythe nous parle de la force du destin et le libre arbitre. La prophétie prévient, et le sphinx apparaît comme une piqure de rappel pour dire que le pire peut encore être évité, même si le père est déjà mort. La prédiction tente d'éveillé les intéressés pour qu'ils cherchent ce qui dans leur nature est apte à provoquer des drames, et incite à y réfléchir. C’est en modifiant son caractère, son être profond que ce qui est annoncé peut être évité. L’infanticide d’un père qui refuse la suite des générations, l’indifférence d’une femme plus cocotte que mère, et le caractère ombrageux d’un boiteux prêt à assouvir ses pulsion vengeresses sont autant de flammes promenées devant un baril de poudre.
Alors bien sûr on peut tout ramener au sexe, voir dans la faim de l’enfant le désir sexuel pour le sein de la mère au lieu d’y voir le besoin primitif de se nourrir à la première et naturelle source disponible. On peut forcer le trait et prétendre que l’enfant exhibe son pénis pour entrer en concurrence avec son père, et on peut affirmer que les pulsions sexuelles sont contenues jusqu’à l’adolescence. On écrit ainsi le dogme, l’évangile selon saint Sigmund mais on torture les faits, arrange les coups, et surtout on invente le pécher originel de la nouvelle secte du divan. Car à la vérité l’enfant est tout à fait conscient que son zizi est petit, et tout ce qu’il demande c’est de pouvoir jouer avec tout seul ou avec ses copains ou copines. La peur du père est tout simplement celle de se faire engueuler pour ses désirs de caresses partagées entre amis. Il serait tout aussi crédible d’affirmer que si l’enfant exhibe son zizi devant sa mère, ce pourrait être simplement pour lui montrer son inoffensivité, et qu’il na pas, en l’absence de moyens, l’intention de jouer dans la cour des grands. Au fond l’enfant se refuse à jouer dans cette comédie perverse imposée par la prophétie freudienne tout comme Œdipe s’est enfuit pour éviter les arrêts des oracles.

Notre obsédé viennois met du zizi partout oubliant au passage que plus de 50% de l’humanité en est dépourvue. Mais qu’à cela ne tienne, dans un véritable tour de prestidigitateur on invente une Electre cherchant à remplacer son membre absent par un enfant de son père, considérant ainsi que l’épanouissement de la femme ne peut s’assumer dans sa seule féminité mais dans des ersatz de masculinité. Opinion machiste dont on pourrait sans difficulté retourner l’argumentaire en prétendant que le petit garçon cherche tout autant à avoir une enfant du père, et que la vie de l’homme est un éternel manque de maternité.

De toute façon on pourrait démontrer tout et son contraire dès lors que l’on accepte qu’une théorie ne soit jamais validée par la preuve scientifique, mais par la seule élucubration introspectives des adeptes soumis à la divinité créatrice de leur gagne pain. La psychanalyse trop souvent se regarde le nombril, lance des affirmations gorgées de néologismes prétentiards sensés limité la compréhension de sa cosmogonie au seul collège de ses initiés, et n’affiche au bout du compte jamais de guérison patentes, mais plus souvent un abandon las et désillusionné des cochons payeurs. (en liquide).
Loin des thèses psychanalytiques atteignant leurs extrêmes embrouillaminis dans les charabias lacaniens, Œdipe est un symbole asexué et universel qui nous demande de choisir entre fatalité ou libre-arbitre, et nous prévient que parfois les questions sont plus importantes que les réponses, ce que la psychanalyse semble pour une fois avoir compris, puisqu’elle n’en apporte jamais.

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Le sacrifice dans la religion

Tout au long de nos pages consacrées aux syncrétismes afro-américains nous avons laissé de côté un des aspects prépondérant de ces cultes, à savoir, le sacrifice, et particulièrement le sacrifice sanglant. Il ne s’agit pas d’un oubli et nous devons clairement établir que nous n’avons pas délaissé le sujet, mais que bien au contraire nous avons choisi de lui accorder une attention particulière en l’extirpant du domaine réducteur d’une ou plusieurs religions pour l’observer dans un rapport archaïque et universel que le profane entretien avec le sacré ou si l’on préfère, l’homme avec ce fourretout utilitaire à géométrie variable qu’il appelle Dieu.
Nous perdre dans les descriptions des rituels pour autant que nous en ayons eu les compétences eut été prononcer une énoncée décorative relevant plus du guide touristique que d’une véritable tentative de compréhension des archétypes qui les génèrent et finalement leur donnent injustement une mauvaise réputation.

Dès le premier abord nous comprenons qu’il ne nous faudra pas ici confondre nos appréciations relatives à la nature du sacrifice, avec celles concernant l’évolution de nos sentiments face à cet évènement. Ainsi si nous décidons aujourd’hui que les sacrifices sanglants sont des archaïsmes d’un autre temps nous n’aurons fait qu’émettre une impression fondée sur la mentalité de notre époque, sans pour autant comprendre ce qui a un jour poussé des peuples à pratiquer et surtout semble-t-il à justifier ces barbaries.
La question de fond est donc de savoir si à l’origine l’homme a été en possession de connaissances révélées ou intuitives qui auraient totalement justifié des pratiques sacrificielles que nous rejetons aujourd’hui par ignorance de ces motifs, ou au contraire, ces coutumes n’ont-elles jamais été que des artifices de l’adaptation, et devaient en conséquence, en suivant inexorablement ses lois, suivre l’évolution des mœurs .
Nous sommes mal placés pour répondre à la première hypothèse. Nous n’avons pas cette perception chamanique, transcendantale, qui nous fait voyager dans les mondes extra-sensoriels pour y découvrir des étranges sarabandes et nous ne sommes pas friands des délires ésotériques dans lesquels la plupart des auteurs ne font qu’ânonner leurs invérifiables rêves éveillés. Par dessus tout nous ne sommes porteurs d’aucun message et ne roulons pour aucune autre église que celle de notre curiosité. Aussi devrons nous le plus simplement du monde faire appel à la logique, et tenter de percevoir dans les signes qu’elle voudra bien nous abandonner des chemins ouverts à l’intuition en sachant, comme toujours, que le voyage vaut largement le but.

Dès que sont apparues sorties des brumes d’un cerveau archaïque les premières lueurs de conscience, l’homme a compris que la vie était une alternative entre manger ou être mangé, et donc chasser ou être pourchassé. A ce jeu là notre ancien était loin d’être le plus fort, mais il avait un tour de passe-passe qui lui permettait de s’affranchir de ses faiblesses. Là où tout le monde du vivant devait compter sur le lent travail de l’évolution pour adapter ses moyens de survie au milieu, l’homme avait inventé avec l’outil et l’arme les moyens de réagir sans délai. S’il n’avait pas les dents les plus affutées pour déchirer la viande, il aiguiserait le silex, et pour courir plus vite que ses proies il enverrait sa lance pour les rattraper. De ce fait en dégainant plus vite que ses adversaires il établissait peu à peu sa domination, et réglait deux problèmes d’un coup en faisant de ses prédateurs potentiels les proies dont il se nourrissait.
Cependant certaines menaces ne pouvaient être maîtrisées. Contre la lave du volcan, la terre qui s’ouvre sous vos pieds, l’eau qui vous avale, les tornades qui vous aspirent, rien à faire. Pire encore, face aux attaques d’ennemis invisibles qui s’en prennent à votre peau pour la transformer en cicatrice purulente, ou encore à celles de ces inconnus qui vous brulent le corps jusqu’à vous faire rendre l’âme, ni le couteau, ni la lance ni l’arc ni la flèche n’ont d’utilité. Alors il faut réfléchir, et réfléchir dans la forme de pensée magique c’est chercher dans les mimétismes les similitudes.
On regarde autour de soi et on comprend que le monde n’a qu’une seule et unique réalité, tout chose vit au dépend d’une autre, tout le monde bouffe tout le monde. Ainsi la lave, l’eau, la terre, les ennemis invisibles qui décomposent votre corps après la mort ne font que vous bouffer. En accordant ainsi à l’inconnu des besoins humains on commence à construire un pont vers une possible compréhension, ce qui ne sera sans doute pas sans conséquence sur la suite donnée à l’évolution des croyances.
Si à n’en pas douter la lave comme la terre se nourrissent de la vie qu’elles engloutissent tout comme ces invisibles qui se repaissent des cadavres, alors plutôt que de leur servir de nourriture, choisissons nous-mêmes de leur apporter des mets de notre choix, nous leur épargnerons d’avoir à nous courser et chacun y trouvera son compte. Après tout n’est-ce pas ce que font parfois nos animaux de compagnie en nous rapportant le gibier, et n’est-ce pas aussi pourquoi nous les épargnons. Alors comme les chiens remuant la queue allons apporter au volcan la bête et donnons à manger aux ennemis invisibles en confiant au vent et à la terre le sang pour qu’ils s’en nourrissent.
Avec de telles idées les volcans ont continué à lâcher leur lave meurtrière, la terre à s’ouvrir, le vers à ronger la chair. Pendant ce temps se sont succédées les générations oubliant ces stratagèmes pour les réinventer, allant d’échec en oubli jusqu’au jour où par miracle le volcan se calme, la terre se fait moins gourmande. L’homme ne savait bien entendu rien du phénomène de la pression dans la chaudière magmatique et de ses conséquences aussi bien sur les éruptions que sur l’activité sismique. Tout ce qu’il vit était que le fait de se remuer devant le volcan et lui offrir un animal pour le nourrir, tout comme un chien qui rapporte tout heureux le gibier dans sa gueule semblait bien efficace, et en répétant chaque jour ce rituel le volcan continuait à garder son calme. C’est ainsi que les grands experts de la chose apprendrons que se dandiner en offrant un animal est la façon de maîtriser cet animal inconnu qui se cache dans la lave, et que ceci doit être pratiqué régulièrement, car tout comme tout à chacun le sait la bête n’est rassasiée que pour un temps.

Voilà l’homme venait d’inventer l’offrande et le cérémoniel qui allait avec, la danse, cette reproduction mimétique des attitudes constatées chez le chien et qui étaient chez lui le signe de soumission aux désirs de son maître. Bien sûr il s’agit là d’une histoire, d’une invention, ou peut être pas, mais en tous cas du genre de chemin pratiqué par l’évolution, une démarche tâtonnante, hasardeuse, besogneuse, qui un jour en faisant son effet semble s’accorder avec une cause. C’est l’ exemple d’un processus possible et même probable uniquement fondé sur une méthode empirique qui laisse de côté tout intervention mystique, sans pour autant exclure ou prétendre nier que de telles interventions ne se soient insinuées. Il est fort probable que des individus plus intuitifs ou plus malins aient été en contact avec le « monde des rêves » et qu’ils y aient appris de leurs mystérieux contacts des recettes magiques, mais la voie de l’analogie peut en grande partie se suffire à elle-même. C’est d’ailleurs cette voie prise entre autre par l’homéopathie moderne que les chamans inspirés par leur voyages initiatiques ou la simple loi des similitudes avaient choisie.

Dans ce monde existait donc une catégorie d’ennemis visibles et palpables et une autre catégorie totalement invisible ou agissant pas procuration. La lave, le vers qui ronge, le pu qui infecte ne sont que les apparences, les bras par lesquels agissent les intelligences qui cherchent elles aussi à nourrir les corps dont elles ont la charge. Nous entrons avec ce raisonnement dans le monde de la pensée magique de l’animisme dont nos sociétés scientifiques et éveillées se glosent sans vergogne, elles qui se satisfont du « comment » et abandonnent aux religions les domaines de leur « pourquoi » et « par qui ».
Dans sa vie matérielle l’homme savait déjà que dans son combat pour la survie il avait trois solution, ne pas bouger, attaquer, ou fuir. Voilà qu’une nouvelle donne apparaissait, la négociation. Ceci impliquait que l’on prenne contact avec l’adversaire pour connaître ses intentions et lui faire des propositions, ce que nous appelons aussi des compromis. Ni fuite ni attaque, mais échange. Je te donne à manger, tu m’oublies. Pour cela faut-il encore comprendre le langage de l’autre. Avec la bête féroce tout est clair, je te bouffe ou tu me bouffes, je t’échappe ou tu t’échappes, mais avec ces intentions cachées et invisibles il faut y aller par tâtonnement jusqu’à ce que l’on reçoive un signe, en l’occurrence l’accalmie d’une éruption, la fin d’une tempête, ou même le retour du soleil, qui nous indique que le rituel agrée aux esprits de la chose, qu’elles acceptent de s'en nourrir.

Dès lors il va falloir être attentif aux signes et indices de satisfaction, savoir les reconnaître les interpréter et les traduire, et ce sera l’affaire de spécialistes. A eux de codifier les règles, de transmettre les requêtes et de les interpréter en lois, rituels, et même en tabous. Un véritable mode d’emploi qui doit être suivi à la lettre faute d’indisposer les divinités. Pour faire bonne mesure toutes les attitudes ou actions qui entourent le sacrifice pour en assurer l’efficacité, feront parti d’un ensemble de pratiques dont la mise en action aura un effet magique et seront réunies dans ce que l’on appelle le rituel. Le prêtre est devenu le détenteur et l’exécuteur du rituel magique qui doit être suivi pour satisfaire la divinité. Désormais la demande faite à la divinité n’atteint pas son but, ce ne sera plus en raison d’une mauvaise compréhension entre l’homme et son dieu, mais à cause d’une mauvaise observance des commandements divins transmis par les prophètes, messies, prêtres. A cette occasion la caste des prêtres entame une démarche qui l'exonère d’une responsabilité pour la rejeter sur les croyants, et par ce subterfuge elle s’octroie un avenir déculpabilisé par la domination du dogme et l’exigence d’une foi qui peut s’émanciper de toute justification.

Quelles que soient les opportunités sociales dont vont profiter la caste des prêtres, il reste que de ce besoin constant de deviner l’intention des dieux va naître la divination dans une des ses formes qui consiste non à prévoir l’avenir, mais à interpréter les signes pour y découvrir les réponses aux questions posées. Et c’est en observant les entrailles des oiseaux, leur vol, interpréter les coquillages, ou encore en épier dans les manifestations de la nature les signes d’anomalies que vont être trouvées et même codifiées les réponses.
Ce besoin de séduire la divinité par une allégeance sans limite va établir avec elle des rapports qui deviendront humains et totalement maîtrisé par les formes de langages disponibles. Ainsi les esprits d’origine qui n’étaient que les estomacs d’une grand bouffe, vont devenir des dieux qui étant faits à l’image des hommes, vont employer avec ces derniers un langage commun..

Mais il est temps de revenir à notre sujet, le sacrifice. Si nous laissons toujours de côté la piste du mysticisme ou d’extra-terrestres ayant échoué sur notre planète, nous retournons à l’idée que le sacrifice est bien né de la rencontre hasardeuse d’une cause et d’un effet. La bête égorgée qui finit par apaiser le volcan. Par la suite pourquoi ne pas appliquer le principe de précaution et faire des sacrifices pour s’attacher les faveurs d’esprits inconnus qu’on finira peu à peu par nommer. On sacrifiera pour favoriser la chasse, protéger un nouveau né, obtenir la satisfaction d’un souhait et même porter préjudice à autrui.
Le sacrifice n’est pas tout, il faut s’assurer qu’il satisfasse la requête non dite de son destinataire, car si ce n’est pas le cas on peut s’attendre à des représailles, et on ne se sent plus protégé. La soumission à un dieu est une chose qui n’a de valeur que si ce dieu comprend qu’on lui est soumis, et la seule façon de savoir s’il à compris est qu’il s’satisfasse à la demande qui lui est adressée. La récolte sera bonne, la pluie viendra au bon moment, alors le sacrifice aura été accepté, le dieu satisfait, le peuple rassuré. S’il n’en est pas ainsi alors c’est que l’on n’a pas saisi, on a fait une erreur, et c’est là que nait la notion de faute.
Mais cette fois comme nous l’avons déjà vu, il ne sera plus besoin d’attendre que la démarche soit validée par une bonne récolte parce que si celle-ci est mauvaise ce ne sera plus en raison d’un rituel ou une méthode non-conforme, mais en raison d’une mauvaise observance de ces prescriptions. Par extension lorsque la récolte sera mauvaise, ce sera toujours parce que l'homme n’aura pas suivi les commandements, il aura fauté. Devenu le grand fautif d’office l’homme va endosser le rôle du bouc émissaire, le responsable de tous les péchés du monde. Plutôt qu’admettre un monde de la grande bouffe sans pitié, il choisira plutôt la position masochiste de sa très grande faute qui aura l’avantage de le rassurer en prétendant en fin de compte que la création est l’affaire d’un Dieu Bon et juste.

Le pécher originel, la faute, n’est jamais qu’un marché, un accord tacite dans lequel l’homme prend sur lui la responsabilité de tout le mal de la création en contrepartie de la protection de ses dieux, et l’idée d’un démiurge incompétent tel que le conçoivent les gnostiques, reste insupportable car il ouvre la porte à un monde aux lois à nouveau inconnues. D’ailleurs l’image d’un dieu mauvais est tellement insupportable que l’on finira par lui adjoindre un ennemi irréductible, le diable, responsable à son tour de tous les maux, maître absolu des boucs émissaires et grand justificateur de l'injustifiable.
L’angoisse archaïque de cette partie non maitrisable du rapport à l’inconnu s’est organisée en système structuré où le péché et la faute deviennent un acte de reconnaissance en responsabilité, le rituel un acte d’allégeance concrétisé et même sanctifié par le sacrifice qui en est la preuve concrète et ultime de cette allégeance.(Abraham qui accepte de sacrifier son fils à Dieu) L’importance de ce sacrifice est tel le que même la messe catholique conserve cette notion. Avec la communion où le corps et le sang du christ sont donnés aux croyants nous sommes bel et bien vers un symbole d’anthropophagie dont on sait qu’un des but était de s’accaparer la force de ses ennemis. La conservation d’un tel rituel que l’on peut considérer comme magique dans une religion qui à voulu exterminer toute forme de paganisme et à fortiori de magie nous laisse dubitatifs. Certes il y avait dans cette démarche une volonté politique d’éliminer des concurrents mais le fait d’allier le terme de sacrifice à celui de messe ne peut être anodin et révèle l’importance accordé à cet acte.

Pour notre part nous restons sur l’idée que toutes les religions n’ont fait qu’habiller au gout des circonstances et des nécessités les mêmes archétypes et qu’en dehors des apparences liées à l’évolution des politiques et des mœurs, ce sont ces archaïsmes qui sont immuables et significatifs. En d’autres termes la persistance du sacrifice dans les religions animistes ou assimilées, et la continuité de sa symbolique dans des religions plus « contemporaines » sont significatives de la valeur intrinsèque d’un acte qu’aucun modernisme ne saurait éliminer au simple motif qu’il serait barbare. En l’occurrence nous devons remarquer que des méthodes qui n’entrainent qu’indifférence lorsqu’elles sont pratiquées dans un abattoir, son jugées tout à coup barbares parce qu’elles sont pratiquées dans le domaine du sacré que nous voulons assimiler au bien et au bon.
Dans ce sens , totalement déconnecté de toute appréciation éthique ou dogmatique le sacrifice pourrait tout aussi bien être un acte mimétique qui représente l’évènement primordial de la création qui se reproduit dans tous les grands modes de diffusion de la vie. Depuis l’explosion du big-bang l’univers s’est construit de déflagration en destruction au cours desquelles se sont produits les échanges qui ont aboutis à tous ces compromis dont sont issues la beauté et la vie. Le sacrifice, acte magique par excellence est là pour nous rappeler cette constante d’une vie qui se nourrit d’une mort qui n’est pas la disparition mais le changement d’état.

Au sommet des cette représentation mimétique de l’échange des vies, et intimement liée aux motifs qui ont initié l’idée de sacrifice, du moins dans notre hypothèse, se trouve cet action magique qu’à défaut nous appelons chimique, la digestion. C’est par elle que la bête nous transmet sa force et c’est par son sacrifice que nos survivons. De ce point du vue le sacrifice marque une spécificité de la matière dont nous sommes dépendant puisque nous devons nous soumettre à sa loi et cette fois sa loi nous contraint sans possibilité de d’en échapper. En effet c’est par la douleur qui s’impose en maitresse intransigeante que la nature dicte ses ordres. La douleur d’une chair qui se déchire, de celle d’un estomac qui a faim, d’une chaleur trop forte d’un froid insupportable, et même la peur de la douleur sont autant de moyens qui forcent la soumission jusqu’à ce que la mort cet ultime sacrifice nous libère de toutes ces attaches.

Bien entendu nous ne prétendons donner aucune réponse et comme nous l’avons dit nous nous sommes contenté d’un voyage. A notre arrivée nous trouvons nos cultes africains et leur omniprésence des sacrifices sanglants. Le vaudou qui est le rituel le plus connu pour nous marque déjà son identité. En effet le terme viendrait du mot Fon « Vo » qui veut dire sacrifice et « Du » qui signifie « essence ». Le vaudou est l’essence du sacrifice. Dans le vaudou comme dans les cultes voisins des Orishas les sacrifices sont au centre des cultes et servent en même temps à distinguer la divinité concernée. Pour Legba il faudra offrir des coqs bigarrés, pour Dambala des poules, pour Ogu Ferray un coq rouge ou un taureau, pour Gédé un coq noir. Avec les autres caractéristiques propres à la divinité celle-ci ne pourra confondre et saura ainsi que le rituel lui est bien destiné.
En résumé relégués au rang de symboles ou encore manifesté dans les cultes premiers, le sacrifice est un acte profondément mystique, sans doute magique, et en tous cas et au risque de se répéter, ne peut être ignoré au risque de passer à côté de toute le sens et l’utilité des religions.

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Mécanique céleste, et l'ère du verseau
Cet article est un complément technique à notre thème Ere du verseau de notre dictionnaire des Utopies.

Un peu de mécanique (Version Courte)
Ce que nous appelons l’ère du Verseau correspond à l’époque à venir durant laquelle le premier degré du zodiaque qui correspond à l’équinoxe de printemps ne se situera pas comme le prétend l’astrologie classique dans le signe du Bélier, ni comme le constate l’astronomie ou l’astrologie tenant compte de la précession des équinoxes dans le signe du poisson, mais dans le signe du verseau.
Plus exactement, ceci signifie que lorsqu’arrivera l’équinoxe de printemps de l’hémisphère nord, la constellation qui se situera derrière le soleil vu depuis la terre sera celle du verseau, et cela pour une durée de 2160 années.
Le point vernal ou premier degré du zodiaque correspond sur le plan astronomique à une situation exceptionnelle de la terre par rapport au soleil. En effet à cette date si l’on traçait une ligne imaginaire qui partant du centre du soleil traverserait le centre de la terre pour se perdre dans l’infini, cette ligne ce confondrait parfaitement avec la ligne qui rejoint les deux points d’intersection de l’équateur terrestre et de plan de l’écliptique.

Un peu de mécanique (Version longue)
Attachez une ficelle au centre du soleil et rattachez la à l’autre bout au centre de la terre, la surface qui sera balayée pendant un an par cette ficelle est ce qui s’appelle le plan de l’écliptique. Si la terre était droite par rapport à ce plan, ce même plan la partagerait en deux parties égales à l’endroit même de l’équateur terrestre confondant ainsi le plan de l’équateur et celui de l’écliptique. Mais la terre n’est pas droite c'est-à-dire que son axe sud/nord formé par la ligne qui rejoint les deux pôles ne forme pas un angle de 90° avec le plan de l’écliptique mais seulement un angle d’approximativement de 66°. En corolaire la ligne sud-nord des pôles réels s’incline d’environ 24° par rapport à la position qu’auraient cette ligne si elle était perpendiculaire au plan de l’écliptique.

Oublions pour l’instant, mais en raison de cette inclinaison le plan de l’écliptique ne se confond pas avec l’équateur, mais il le coupe à deux endroits opposés l’un à l’autre. Reprenons notre ficelle et positionnons-la au moment précis de l’année où l’angle formé par cette ficelle raccordée au centre terrestre et la ligne des pôles terrestre va former cet angle de 66°. Mais ! Pourquoi parler d’un moment précis de l’année, l’angle de 66° n’est-il pas constant ? Bonne question et c’est justement là qu’il ne faut pas perdre le fil. D’abord effectivement cet angle est toujours constant (ou presque) mais il est constant avec le plan de l’écliptique et non avec notre ficelle ce qui n’est pas pareil. En effet le pôle nord ne s’oriente pas vers le soleil au fur et à mesure que la terre en fait le tour, mais il reste systématiquement dirigé vers une position fixe (relativement) de l’espace, l’étoile polaire. Ainsi pour utiliser une image simple, à un moment de l’année on peut croire que le pôle nord montre le soleil alors qu’il est dirigé vers l’étoile polaire située dans le même axe. Six mois plus tard quand ce pôle continuera à montrer l’étoile polaire il sera dirigé toujours dans le même sens mais désignera la direction opposées au soleil, l’extérieur du système.

L’instant donc où le pôle nord montre le soleil, et où la ficelle fait l’angle des 66° avec la ligne des pôles est le solstice d’été de l’hémisphère nord. A l’opposé, lorsque la ficelle et la ligne des pôles feront un angle obtus de 90+24= 114° et que le pôle nord sera dirigé à l’opposé (du soleil) nous serons au solstice d’hivers de l’hémisphère nord et d’été de l’hémisphère sud. Pendant ce temps là le plan de l’écliptique et l’équateur terrestre se coupent toujours en deux points, et pour simplifier on va tirer une droite pour relier ces deux point d’intersection, droite qu’on va appeler ligne des équinoxes. Aux deux solstices cette ligne à une propriété particulière qui est d’être perpendiculaire à notre ficelle. Mais il arrive un moment où cette ligne d’équinoxe à une autre propriété qui nous intéresse encore plus, c’est quand elle se confond avec la ligne formée par notre ficelle ce qui se produit à deux moments précis de l’année, aux deux équinoxes. En effet à ces moment là le plan de l’écliptique et l’équateur terrestre se coupent à deux endroits qui sont dans l’alignement parfait de notre ficelle, autrement dit la ligne partant du centre du soleil et allant au centre de la terre et au-delà se confond totalement avec la ligne qui sur terre rejoint les deux point d’intersection de l’équateur terrestre avec le plan de l’écliptique et le point d’intersection situé face au soleil est le « point vernal », le degré « 0 » du zodiaque le début de l’année astrologique.

Le zodiaque
Pour comprendre facilement, précisons ce qu’est un signe du zodiaque. Lorsque vous regardez en direction du soleil (disons à midi parce que à minuit vous aurez du mal), et bien que vous ne puissiez la voir, se détache en fond de ciel (derrière le soeli) une constellation. C’est le nom de cette constellation qui fait le signe. Si vous êtes bélier c’est que vous êtes nés à l’époque de l’année où la constellation du bélier était située derrière le soleil (vu depuis la terre). Le zodiaque est cette portion de l’espace que va balayer la terre dans son périple annuel, portion qui a été séparée en 12 parties et qui est limitée à une bande d’environ 8° au dessus et en dessous du plan de l’écliptique, ce qui correspond à l’amplitude des déclinaisons possibles. Autrement dit ne cherchez pas à quel signe correspond l’étoile polaire elle est hors concours.

Précession des équinoxes.
Nous avons vu que le degré 0 du zodiaque était atteint à l’équinoxe de printemps de l’hémisphère nord, et à ce moment là le signe qui se lève en fond de ciel est celui du bélier, le premier signe du zodiaque. Chaque signe fait 30° et donc 30 jours plus tard nous serons au premier degré du taureau, ainsi de suite. Tout serait simple si des forces contraires que nous allons ignorer pour ne pas tout compliquer retardaient systématiquement l’ordonnancement des calculs calendaires. Autrement dit chaque année le point vernal, donc le premier degré du bélier prend un petit peu de retard pour atteindre un décalage de 1° en 72 ans. A ce rythme en 2160 années (30°x72ans) le point vernal ne se situera plus au premier degré du bélier mais au premier degré du poisson. Et 2160 année plus tard au premier degré du verseau et ainsi de suite.

Ere du verseau.
Selon les multiples écoles qui s’affrontent nous serions dans l’ère du poisson, celle du christ qui en a fait un symbole rappelé par les coiffes des ministres chrétiens de hauts-rangs. Les disputes entre écoles consistent à savoir quand le monde pénètrera dans l’ère du verseau, autrement dit quand le point vernal verra en fond de ciel non pas la constellation du bélier mais celle du verseau. Très franchement nous ne voyons pas où est la difficulté de répondre à une telle question, mais passons, ce qui nous intéresse est de savoir que l’ère du verseau n’est rien d’autre que cela, un point de départ de l’année astrologique situé dans la constellation du verseau. (Voir notre définition «ère du verseau» dans notre page dico des utopies) (Voir notre définition «ère du verseau» dans notre page dico des utopies)

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Habemus Papam
La fabrication d'un mythe

Dans son livre « le roi-dieu du Bénin » (1) l’auteur nous fait remarquer la différence qu’il existe entre la transmission orale de l’histoire telle qu’elle est pratiquée dans les sociétés africaines animistes et la domination de l’écrit fondée sur le témoignage et la recherche scientifique tatillonne en pratique dans nos sociétés.
Il est résulte qu’en Afrique les faits rapportés servent à transmettre une mythologie et même une légende adaptée à un personnage sans que cette méthode soit suspicieuse. Bien au contraire les évènements dont la réalité s’est souvent égarée dans le temps sont vivifiés par ces mythes chargés en fin de compte d’idéaliser l’ancestralité contribuant ainsi à établir les règles et l’équilibre des relations sociales.

Face à ce consensus culturel nos sociétés intellectualisées font des faits rapportés par l’histoire de véritables constats juridiques servant à établir rétablir contester ou justifier les multiples formes de l’ « avoir », autrement dit du pouvoir. De ce fait l’écrit tant vénéré se soumet à l’influence de l’historien devenu partie prenante d’une argumentation qui peut choisir son camp même à son insu. Ainsi l’histoire apparaît-elle comme un des processus d’une propagande qui généralement se met au service des vainqueurs pour adapter les faits aux besoins de l’époque. En fin de compte le résultat équivaut à celui des sociétés africaines car là aussi l’histoire est au service de l’équilibre social c'est-à-dire avant tout du maintient d’un l’ordre établi fut-il toujours à l’avantage des mêmes.

Cependant il en va de l’ordre établi comme de la propriété avec laquelle il va de pair. Il est naturellement soumis à l’érosion et en conséquence à la mutation, mais là n’est pas notre sujet. En effet ce qui nous intéresse ici est de voir de quelle manière l’histoire écrite ne garantie en aucune manière l’établissement de vérités qui ne sont souvent que des hypothèses utiles à soutenir les thèses d’un moment. Ainsi ce que nous prenons aujourd’hui comme une réalité sous prétexte que nous avons été de tous temps baignés dans son jus peut s’avérer être une usurpation pour peu que nous tentions une observation attentive des évènements.
Au fond l’histoire n’est rien d’autre qu’un ensemble mathématique dont on pourrait aisément changer le résultat pour peu que l’on modifie un seul chiffre, une hypothèse uchronique en perpétuelle hésitation, sauf que ce qui s’adresse à notre attention n’est jamais que le résultat de l’opération soit une somme de très nombreux hasards souvent soumis à la main du tricheur. Mais le plus souvent ce sont les règles du jeu elles-mêmes qui sont changées pour que la tricherie passe inaperçue et tout l’art du faussaire consiste alors à faire croire que la règle fut de tous temps immuable.

C’est à la suite d’un arrangement de ce genre qu’est né un des piliers de l'occident, la papauté qui nous paraît aujourd’hui idéfectiblement liée à notre culture alors qu'elle n’était pas inéluctable dans la perspective d’un monde chrétien tel qu’il était conçu à l’origine.
L’origine de la chrétienté justement nous est connue par des écrits tardifs et postérieurs aux faits qu’ils relatent. Il serait hors de portée de cet article d’entrer dans les détails mais nous pouvons poser quelques jalons essentiels. Tout d’abord l’église proto-orthodoxe reposait sur des communautés de chrétiens dirigées par des évêques, considérés comme les successeurs des apôtres, et élus par les assemblées des adeptes. Il n’existait aucun lien hiérarchique entre les différents évêques à telle enseigne qu’un individu excommunié par l’un ne l’était pas automatiquement par l’autre.
Lorsque Constantin Ier convoque le concile de Nicée il est seulement décidé en matière de hiérarchie que le siège d’Alexandrie exercerait une autorité sur les églises d’Egypte et de Libye et serait de ce fait indépendant de Rome, Antioche, Jérusalem. En 451 le concile de Chalcédoine décide cette fois de donner la prééminence au siège de Constantinople appelée pour l’occasion la nouvelle Rome. On pourrait multiplier les exemples démontrant que Rome n’est qu’un siège important parmi les autres mais sans plus. Il faut donc éviter de tomber dans une équation qui poserait comme principe que Rome étant la capitale de l’empire il était naturel qu’elle soit aussi le siège principal d’une chrétienté établie par l’empire. Ce serait négliger que d’abord Constantin Ier après avoir éliminé sont concurrent a établit la capitale de l’empire à Constantinople, et que par la suite très rapidement l’empire d’occident s’est effondré et seul à subsisté l’empire d’orient devenu l’empire byzantin.
Dès lors on doit se défier des sources qui par ignorance, habitude ou volonté délibérée de tromper donnent pour les premiers siècles de la chrétienté le nom de pape pour se référer à la fonction d’évêque de Rome. C’est ainsi par exemple que l’on peut lire partout qu’Iréné, évêque de Lyon a été le premier à reconstituer la liste de papes depuis Saint Pierre, et ceci au deuxième siécle alors que le nom de pape n’existait pas, ou du moins dans sa signification catholique romaine car il faudra attendre le quatrième siècle pour commencer à entendre ce nom qui ne désignera alors que les chefs des églises régionales sans signification autre qu’un équivalant de « père ». C’est l’église catholique qui bien plus tard donnera à ce titre un destin singulier.

L’évolution de la situation politique entre orient et occident avec en particulier la venue d’influences étrangères en occident, combinée à un lute dogmatique entre les deux camps qui relève du pinaillage et de l’argutie va finir par creuser un fossé définitif entre des églises soumises à des intérêts temporels trop divers pour pouvoir s’accorder. La rupture sera consommée en 1054.
Cette rupture qui couvait donc depuis des lustres est le résultat d’une provocation du pape Léon IX faite au métropolite de Constantinople. Mais ce titre de pape à cette époque ne marque là qu’une certaine autorité de l’évêque de Rome sur l’église d’occident, autorité incertaine et partagée avec le pouvoir temporel et autorité qui ne s’exerce certainement pas sur l’église d’Orient. Nous sommes là au début de la réforme grégorienne qui n’est ni plus ni moins que l’acte fondateur de la papauté telle qu’on la conçoit de nos jours.
Trois éléments majeurs motivent cette réforme. Le premier est la volonté pour l’église catholique de se libérer de l’invasion du monde laïque et du pouvoir temporel dans les affaires spirituelles, jusqu’à faire des charges ecclésiastiques des charges héréditaires mais aussi des sources de profits. L’église veut redevenir maître chez elle et mettre un terme à une situation née de l’empire carolingien et reprise à son compte par la dynastie ottonienne du Saint Empire Romain-germanique. A l’occasion se trouve en ligne de mire le nicolaïsme (mariage ou concubinage des clercs) et la simonie (vente de sacrements et de charges). Si de nos jours il va de soi qu’une moralisation des mœurs du clergé devait passer par la suppression de ces deux dernières dérives, il faut considérer qu’au Xème siècle elles n’avaient pas le même contenu. En effet le mariage des prêtres n’était pas formellement interdit et en tous cas accepté en église d’orient qui ne faisait que suivre la tradition originelle, de plus la question de la simonie, bien que plus complexe mériterait une étude plus approfondie avant d’être condamnée car l’imbrication de la société laïque dans les fonctions de l’église amenaient un mélange des genres qui n’était pas toujours ni inéluctablement un dévoiement de la pratique religieuse.
De fait cette réforme grégorienne en s’attaquant à la simonie et au nicolaïsme visait les outils du pouvoir politique en brisant la transmission héréditaire des charges religieuses devenue monnaie courante. Pourtant le fait majeur ne réside pas encore là car ce qui importe dans cette affaire est que l’évêque de Rome en édictant de nouvelles normes s’imposait non seulement en réformateur mais en patron de la réforme. Alors que jusque là le pouvoir dans l’église était dispersé sous diverses influences politiques, familiales, c’est désormais le pape qui dit le juste et le vrai et entend se placer au dessus de tous. Calcul prémédité dès le départ ? Sans doute pas sur une affaire qui s’étend sur près de deux siècles, mais une opportunité saisie en plein vol et qu’il va falloir encrer dans les mentalités.
Se servant de Matthieu qui est le seul à mentionner cette phrase, le pape se pose en successeur de Saint Pierre désigné par Jésus lui-même Pierre fondamentale de son église. Vrai ou faux, arrangé certainement mais en tous cas contraire à l’esprit même du début de christianisme. Peu importe, le ver est dans le fruit, et le slogan lancé. A cela et sans plus aucune retenue Grégoire VII va reprendre un texte fondateur de la chrétienté, le Credo de Nicée et en faire une adaptation par laquelle il sera désormais acquis que nul ne peut être catholique s’il ne reconnaît pas l’autorité infaillible du pape.

La réforme grégorienne n’a pas eu le résultat escompté mais elle a en tous cas consacré la véritable naissance d’un Pape devenu successeur de Pierre et donc de Jésus, ce qui le pose en chef légitime de l’église chrétienne même si celle-ci se réduit au monde catholique. De ce fait nous assistons à l’aboutissement de plusieurs siècles lutes ou enfin va pouvoir sortir la fumée blanche annonçant au monde entier que nous avons un pape « Habemus papam »

Il ne faudra pourtant qu’une demie poignée de siècles pour qu’à nouveau se pose la question de la corruption des mœurs et que naisse une nouvelle église issue de la protestation et en tous cas plus proche de l’idéal chrétien des origines et qui avouera que si la Bible est la parole de Dieu l’homme peut toujours mal l’interpréter. Cette religion fera de ce doute un des fondements d’une réflexion à laquelle notre très Saint Pape à la mémoire bien courte opposera encore et toujours son infaillibilité.

(1) Le roi-dieu au Bénin de Montserrat Palau Marti (Berger*Levrault) Voir notre commentaire sur le site Amazon.fr

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